Publicités ciblées, bêtise assurée : interdisons-les !

Posté par Serge TISSERON le 24 septembre 2017.

Vous avez un chat ? Vous recevrez bientôt sur votre récepteur de télévision, dans la plage horaire dédiée aux publicités, de nombreuses annonces vous invitant à acheter de la nourriture pour chat. Si vous avez un chien, vous aurez en revanche des publicités vous incitant à acheter de la nourriture pour chien. C’est ce qu’on appelle la publicité ciblée. La Suisse vient d’avoir la première démonstration de l’efficacité du système. Jeudi 21 septembre après-midi, à 16 heures 07, Swisscom a diffusé une publicité ciblée en fonction du lieu d’habitation de chaque téléspectateur.

Un monde plus rassurant, ou plus ambigüe ?

Il ne s’agissait pas encore de cibler exactement chaque consommateur en fonction de ses goûts et de ses centres d’intérêt connus, mais d’accompagner une publicité généraliste pour une marque d’automobile. Pour cela, la Suisse romande a été divisée en sept régions, le spot télévisé commençant dans chacune de la même façon, mais se terminant différemment : des journées portes ouvertes étaient annoncées, en indiquant à chaque téléspectateur le concessionnaire le plus proche de son domicile.
Il est probable que beaucoup des clients de Swisscom n’auront pas remarqué, jeudi après-midi, que la fin du spot correspondait à leur région. Et ceux qui l’ont remarqué ont pu penser que le garage conseillé n’était pas ciblé en fonction de sa proximité géographique, mais en raison de la qualité des services qu’il proposait…

Un consentement très mal éclairé

Cette innovation est en effet d’autant plus passée inaperçue que la seule information donnée aux téléspectateurs datait… du printemps dernier (1). L’opérateur Swisscom avait envoyé à ses clients, par courrier postal, deux documents, dont une « déclaration générale sur la protection des données ». L’opérateur informait ses clients qu’il se donnait dorénavant le droit de commercialiser leurs informations à des annonceurs. Celui qui désirait en savoir plus devait se rendre, sur Internet, dans son espace personnel. Là, il devait cliquer sur « mes données », puis sur « utilisation des données », et enfin sur « commercialisation publicitaire de tiers ». Il découvrait alors, dans la rubrique « annonces spécifiques aux groupes cibles » qu’un bouton était activé « par défaut » en vert. Il pouvait alors comprendre que Swisscom s’autorisait d’utiliser toutes les informations dont il bénéficie sur ses clients, et de les vendre au plus offrant, à moins que l’usager ne prenne l’initiative de désactiver cette option volontairement…

En France, des clients de la chaîne Internet MyTF1 ont déjà vu des publicités ciblées de La Poste et d’Orange selon la région où ils habitent. En début d’année, BFM Paris, nouvelle chaîne du groupe SFR, a annoncé son intention de tester également la publicité ciblée. Bientôt, si vous aimez les voyages, vous serez enchantés de découvrir que les fenêtres publicitaires habituelles de votre téléviseur ne vous parlent plus que de cela. En revanche, si vous vous vous intéressez plutôt aux séries américaines, c’est leurs bandes annonces qui s’afficheront sur votre écran. Et si vous regardez régulièrement les reportages relatifs à l’agriculture biologique et à l’écologie, ce sont des marques d’aliments bio qui envahiront vos écrans.
Les chaînes de télévision disposent maintenant de suffisamment d’informations sur nous pour pouvoir nous proposer ce genre de service. Mais est-ce vraiment un service qu’elles nous rendent ?

L’intelligence humaine appauvrie par la réduction des données

Nous savons que la limite d’une intelligence artificielle se trouve dans les données qui lui sont fournies. Plus ces données sont nombreuses et variées, et plus l’intelligence artificielle est capable d’en tirer des informations utiles non seulement pour comprendre le passé, mais aussi pour anticiper l’avenir. A l’inverse, plus elles sont pauvres, et moins cette intelligence est performante. Il n’en va pas autrement pour l’humain. Or après les publicités ciblées, pourquoi la télévision ne proposerait-elle pas aussi des films, des reportages, voire même des magazines d’informations ciblés ? Avec le risque de condamner chaque spectateur à tourner en rond dans ce qu’il connaît de ses goûts et ce qu’il ignore de ses a priori.
La majorité des humains serait alors incitée à penser comme les ordinateurs avant l’invention d’Internet, autrement dit avec les données correspondant à leurs utilisations précédentes.
Ce serait sans doute la première grande victoire de l’intelligence artificielle sur l’intelligence humaine, organisée avec la complicité des marchands de tous poils. Au moment où l’IA devient capable de résoudre des problèmes mieux que les humains grâce à un accès instantané à l’ensemble des informations disponibles sur Internet, elle contribuerait en même temps à réduire les données dont la majorité des humains disposent pour se faire une opinion sur le monde.
Ce devrait être une raison suffisante pour que les démocraties interdisent les publicités ciblées sur les chaînes publiques, et alertent, par des spots, sur les dangers de ces mêmes publicités sur les chaînes privées. N’est-ce pas le rôle de la CNIL et du CSA de s’en saisir ?

1. Journal « Le Temps », 22 septembre 2017.

Téléphone mobile : éduquer à la logique des outils numériques plutôt qu’interdire le terminal

Posté par Serge TISSERON le 24 septembre 2017.

Notre ministre de l’éducation nationale, Jean-Michel Blanquer, a donc décidé d’interdire les Smartphones au collège. Cette mesure, qui apparaîtra probablement « de bon sens » à beaucoup de parents, ne devrait pourtant pas être dissociée d’une autre, l’éducation à la citoyenneté numérique.

Découvrir ce qui se passe derrière l’interface écran

Les penseurs démagogues qui ont prétendu que les adolescents avaient la culture numérique « dans le sang » ont malheureusement fait croire qu’il n’y aurait pas nécessité de mettre en place une éducation à ses outils. Mais l’aisance apparente avec laquelle certains adolescents semblent les gérer cache le fait qu’ils se contentent le plus souvent d’utiliser de façon répétitive et stéréotypée quelques applications simples que les fournisseurs d’accès mettent prioritairement à leur disposition. C’est pourquoi il est urgent d’organiser, dès l’école élémentaire, un enseignement visant à faire comprendre aux enfants ce qui se passe au-delà de l’interface écrans. Quelles sont les modèles économiques des services apparemment gratuits qui nous y sont proposés ? Comment des bataillons d’ingénieurs travaillent-t-il à nous faire aller là où nous n’avions pas prévus, bien que nous n’ayons commis apparemment aucune erreur dans l’organisation de notre parcours ? Comment certains jeux vidéo baissent-ils le niveau de difficultés en fonction des performances du joueur de façon à lui faire croire qu’il apprend très vite et lui donner le désir de continuer ? Bref, il est essentiel d’organiser un enseignement sur la manière dont notre attention est mise au service d’une logique économique vorace, alors même que nous avons seulement l’impression de cultiver notre réseau social ou de nous amuser.

Comprendre comment l’outil de communication guide les échanges

Une seconde série de mesures éducatives devrait concerner la façon dont les particularités propres à chaque outil de communication organisent les modalités de relations qui y sont privilégiées, et donc les contenus qui y sont échangés. En effet, ce n’est pas parce que les adolescents d’aujourd’hui serait plus violents que ceux d’hier que leurs échanges sur Internet basculent si souvent dans l’outrance, la caricature, et la violence verbale. C’est parce que telle est la pente sur laquelle chacun s’engage inévitablement quand il interagit verbalement avec quelqu’un qu’il ne voit pas. La communication quotidienne s’organise en effet pour chaque être humain autour de la perception du visage de l’autre et des mimiques par lesquelles il accompagne à chaque instant la réception de nos propos. Que celle-ci disparaisse et tout se complique.
C’est pourquoi il est conseillé à ceux qui écrivent des lettres de le relire avant de les envoyer, et le conseil est judicieux. Ceux qui échangent par téléphone peuvent se guider sur l’intonation de leur interlocuteur, sauf lorsqu’ils décident de laisser un message sur un répondeur, et la, chacun sait qu’il arrive bien souvent que nous soyons amenés à dire les choses plus brutalement que nous l’avions anticipé, et que nous l’aurions fait si nous avions eu notre interlocuteur en ligne. Ceux qui interagissent sur les réseaux sociaux sont dans une position plus problématique encore. A la brièveté des messages envoyés s’ajoute la difficulté de les nuancer après coup, dans la mesure où notre interlocuteur est souvent déjà en train de nous répondre avant même que nous ne commencions à lever les ambiguïtés que notre premier envoi pouvait contenir.
D’ailleurs, un nombre de plus en plus important de directeurs d’établissements scolaires passent leur lundi matin à séparer des combattants qui s’étaient pourtant quittés bons camarade le vendredi. Que s’est-il passé entre temps ? Simplement le fait que ces camarades du vendredi soir ont prolongé leurs échanges via les réseaux sociaux durant le week-end. Et la logique des outils qu’ils ont utilisés a primé sur leurs propres intentions de communication. Quand on décide de privilégier les phrases courtes, ne nous étonnons pas qu’elles confinent à la caricature. Et quand on est censé répondre quasiment dans la seconde à un message qui vient de nous être envoyé, ne nous étonnons pas non plus que ce soient les comportements d’attaque qui soit privilégiés bien plus que la recherche d’un consensus. Le stress est mauvais conseiller !
Conscients de ce problème, des adolescents réduisent leurs échanges sur les réseaux sociaux à des phrases creuses et/ou convenues. Ils y trouvent certes une réassurance en termes de répétition, mais c’est aussi parce qu’ils sont bien conscients qu’engager des propos plus personnels risquerait rapidement de les faire basculer dans des interactions dont ils perdraient le contrôle.

Eduquer à la citoyenneté numérique

Plutôt que sermonner les adolescents, mieux vaudrait donc les éduquer, en prenant en compte ce qui se passe des deux côtés des écrans : du côté des ingénieurs qui s’activent pour nous faire aller dans le sens qu’ils ont choisi pour nous ; et du côté des usagers tentés de suivre le chemin qui leur est proposé. Si la logique des réseaux sociaux ne favorise ni la compréhension d’autrui, ni la recherche d’un consensus, c’est parce qu’ils ont été conçus dans un autre but : favoriser l’expression des centres d’intérêt et des goûts de chacun afin de nourrir les bases de données de leurs serveurs. Car ces données se monnaient très cher ! Les adolescents qui se quittent bon copains le vendredi se retrouve donc victimes le week-end d’outils numériques qui leur imposent leurs propres lois. Et le problème est qu’ils n’en sont pas conscients !
Il est donc essentiel de mettre en place, dès l’école élémentaire, une éducation à l’usage des outils numériques, à commencer par une compréhension de la façon dont l’utilisation d’un outil de communication, quel qu’il soit, organise le contenu des échanges. À titre d’exemple, il serait très utile d’inviter les enfants, dès le CP, à réfléchir aux enjeux de diverses situations de communication : écrire un texte à un camarade sur une feuille de papier en se réservant la possibilité de le relire avant de l’envoyer ; écrire un texte sur écran et l’envoyer aussitôt écrit ; formuler la même idée dans une communication en face à face ; et formuler enfin la même idée dans une communication menée dos à dos, de façon à ce que les élèves se rendent compte de la façon dont toute situation de communication organise le contenu des messages bien autant que les intentions des locuteurs.
« Médium is message », disait Mac Luhan. Et avec les réseaux sociaux, le médium est conçu pour générer en priorité des formes d’échanges profitables à son seul concepteur. C’est pourquoi l’éducation nationale serait bien inspirée, en 2017, d’écrire la maxime de Mac Luhan sur tous les tableaux noirs, et d’en tirer d’urgence les conséquences en termes d’éducation à la citoyenneté numérique.
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Les dangers de l’alerte du Dr Ducanda

Posté par Serge TISSERON le 17 juin 2017.
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Depuis un mois, le docteur Ducanda, médecin de PMI de son état, endosse le costume du lanceur d’alertes. En mettant en avant le cas d’enfants âgés de 2 à 4 ans passant plus de six heures par jour devant un écran, elle agite le spectre de l’autisme : la surconsommation de télévision produirait des symptômes semblables à ceux de ce handicap. Avec un tel épouvantail, elle n’a pas de peine à convaincre les parents qu’il faut d’urgence réduire la consommation d’écrans de leurs enfants ! Mais la très grande majorité des parents limite déjà cette consommation à des durées bien inférieures, et ceux qui laissent leur enfant six heures par jour devant un écran le laisseraient probablement six heures devant un mur blanc en cas de panne de leur récepteur ! Alors, à quoi et à qui est destiné un tel discours ? A faire accepter, semble-t-il, un certain nombre de propositions qui ne doivent plus rien au point de départ de cette campagne.

Une alerte qui a des précédents

Pour s’en tenir à ces dernières années, trois campagnes successives ont été lancées pour alerter sur les dangers des écrans chez les jeunes enfants. L’année 2001 a vu la création du Collectif Inter associatif Enfance et Médias, le CIEM. Il regroupait plus de 16 associations nationales, familiales, d’éducation populaire, de parents d’élèves, de syndicats d’enseignants, de recherche sur les médias et l’enfance… afin de poser les questions de la vulnérabilité des mineurs faces aux écrans. La seconde campagne est celle que j’ai initiée en 2006, en lançant sur le site yapaka.be une pétition contre les chaînes de télévision spécifiquement dédiées aux enfants de moins de trois ans. Elle a donné lieu au conseil « pas de télé avant trois ans », largement relayé par l’ensemble des médias, mais aussi par le conseil supérieur de l’audiovisuel et le ministère de la santé. En 2008, j’ai lancé dans la continuité la campagne des balises 3/6/9/12 de façon à aider les parents à comprendre comment introduire les différents écrans auprès de leurs enfants, sur quelle durée et à quel moment. Enfin, en 2013, l’Académie des sciences a publié un avis intitulé « L’enfant et les écrans ». Il y était notamment écrit : « Toutes les études montrent que les écrans non interactifs (télévision et DVD) devant lesquels le bébé est passif n’ont aucun effet positif, mais qu’ils peuvent au contraire avoir des effets négatifs : prise de poids, retard de langage, déficit de concentration et d’attention, risque d’adopter une attitude passive face au monde. Les parents doivent être informés de ces dangers. Les pédiatres et les médecins généralistes peuvent jouer un rôle d’alerte important auprès des familles. Ils ne doivent pas hésiter à interroger les parents sur la présence d’un poste de télévision dans la chambre de l’enfant et sur son temps de consommation d’écran ». Quant au paragraphe consacré aux tablettes, il préconisait de limiter leur utilisation aux usages accompagnés, sur des périodes courtes, en complémentarité avec les jouets traditionnels.

En dénonçant l’existence chez les enfants soumis à une surconsommation d’écran de troubles du langage, de l’attention et de la concentration, et de difficultés relationnelles, la pétition lancée par le docteur Ducanda n’innove donc pas vraiment. En revanche, ce qui est certain, c’est que les situations extrêmes qu’elle met en avant et sa référence à l’autisme donnent à son alerte un impact émotionnel considérable… que la suite de son propos ne fait qu’amplifier.

L’épouvantail de l’addiction

Tout d’abord, le docteur Ducanda exhume l’expression « d’addiction à la télévision » des poubelles de l’histoire où elle a été reléguée par l’ensemble des études scientifiques menées depuis trente ans. Elle reçoit évidemment sur ce chemin le soutien de certains addictologues qui rêvent qu’une reconnaissance officielle de cette « nouvelle pathologie » draine vers leurs consultations tous les parents inquiets de voir leurs ados scotchés aux écrans. L’avis de l’Académie de médecine de 2012 et celui de l’Académie des sciences de 2013, qui se sont prononcés contre l’existence d’une telle addiction, ont douché leurs espoirs. Ils en plaçaient aussi beaucoup dans le DSM 5 et là aussi, ils ont été déçus. Une nouvelle chance s’offre à eux avec les jeunes enfants, d’autant plus qu’ils sont assurés de bénéficier du soutien discret du lobby pharmaceutique. La reconnaissance d’une telle pathologie pourrait en effet constituer pour les laboratoires un cheval de Troie qui leur permettrait d’investir dans un second temps le champ des enfants, puis celui des adolescents. Des molécules « anti addictives » sont déjà quasiment prêtes ! Car c’est bien la chimiothérapie, à terme, qui sera appelée à répondre à la question : comment soigner des cohortes d’enfants souffrant d’une soi-disant addiction aux écrans ? L’exemple des abus de la Ritaline dans la prise en charge des troubles du déficit de l’attention montre le risque d’une telle évolution. Autrement dit, les dangers sont assez grands pour que ceux qui affirment qu’il existe une addiction aux écrans chez les bébés le démontrent scientifiquement avant de l’affirmer.

Un silence inquiétant sur l’éducation aux médias

Si le concept d’addiction est lourd de conséquences pour les possibilités de traitement, il l’est tout autant du côté de l’apprentissage de l’auto régulation. Car il porte l’idée du risque de rechute. Vous avez sombré dans une addiction au tabac, à l’alcool, à l’héroïne ? Vous êtes sevré ? N’y touchez plus jamais, ce serait la rechute assurée ! On comprend pourquoi, dans cette optique, la seule réponse apportée aux dangers des écrans est la réduction drastique du temps passé devant eux. Cela revient à les traiter en simples objets toxiques en ignorant que ce sont des outils complexes qui nécessitent une éducation à leurs usages. Cette éducation était au contraire au centre de la campagne du CIEM et de l’avis de l’Académie des Sciences qui s’est accompagné de la publication d’un livret éducatif à destination des enseignants de CM1 et CM2. C’est aussi ce que la campagne des balises 3/6/9/12 formule comme « apprendre à se servir des écrans pour apprendre à s’en passer ». Le problème n’est pas en effet de savoir si les enfants ont besoin d’autres choses que des écrans. La réponse est évidemment oui, et c’est d’autant plus vrai qu’ils sont plus jeunes. Il est de savoir si nous voulons nous donner les moyens pour que nos enfants, demain, sachent éviter leurs dangers et les utiliser à bon escient. Ils ne bénéficieront pas, hélas, des ressources relationnelles des enfants des cadres de la Silicon Valley, qui sauront toujours vers qui se tourner pour apprendre à déjouer les pièges que leurs parents fabriquent à notre intention. C’est pourquoi l’un des rôles de l’école est de proposer cette éducation dès le CM1.

La découverte des orphelinats en Roumanie a montré que les carences affectives et éducatives massives produisent des formes de repli sur soi et d’évitement du regard évocatrices de l’autisme, partiellement régressives sous certaines conditions. Il est évidemment bouleversant de découvrir que de telles situations existent aussi en France, et à domicile ! Mais il serait catastrophique que cette émotion fasse remettre en selle l’idée à ce jour dénuée de toute preuve scientifique de l’existence d’une addiction aux écrans et renoncer à toute visée éducative. Ce serait un désastreux retour en arrière.

La misère, les écrans et l’enfant : recréer du lien social

Posté par Serge TISSERON le 17 juin 2017.

Un médecin de PMI sonne l’alarme sur le nombre de plus en plus important de jeunes enfants abandonnés de longues heures devant la télévision, et souffrant de graves retards dans leurs apprentissages et leur socialisation (1) . Des psychomotriciens voient aussi de plus en plus souvent des enfants présentant une motricité réduite à deux gestes seulement, celui de refermer leur main sur un objet et celui de frotter avec leur index, autrement dit les deux gestes correspondant à l’utilisation d’un smartphone. Mais que font donc les écrans à nos enfants ?

Des cris d’alarme réitérés

Après des premières études centrées sur la prise de poids et l’accroissement du risque d’obésité (2), les chercheurs se sont rapidement concentrés sur les conséquences catastrophiques des écrans précoces sur les apprentissages et la sociabilité. En effet, plus les enfants passent de temps devant la télévision ou seuls devant des tablettes, et moins ils en ont pour les jeux créatifs, des activités interactives et d’autres expériences cognitives sociales fondamentales. Des compétences telles que le partage, l’appréciation et le respect des autres, qui sont des acquisitions enracinées dans la petite enfance, s’en trouvent menacées. Tous les domaines sont touchés : l’acquisition du langage (3) ; les capacités d’attention et de concentration (4) et cela même si l’enfant est dans un pièce dans laquelle la télévision marche sans qu’il la regarde ; l’agentivité, c’est-à-dire la perception de soi comme acteur du monde qui fait arriver des choses, et pas seulement comme quelqu’un à qui il arrive des choses (5) ; et enfin la construction d’un rapport à l’autre qui institue son visage comme un repère essentiel de communication, autrement dit sur les capacités d’empathie (6) .
Hélas, l’Institut national pour l’éducation à la santé (INPES) n’a pas jugé utile à ce jour de se mobiliser et de lancer, autour des écrans, une campagne semblable à celle qui nous rappelle, sur toutes les publicités alimentaires, d’élémentaires conseils de diététique. Et nous attendons toujours que les carnets de santé comportent des conseils aux jeunes parents sur l’usage familial des écrans.

Combattons les abus d’écrans, évitons la croisade

Bien sûr, ces mêmes technologies permettent aux enfants qui y ont été introduits au bon moment et de la bonne façon d’entreprendre quelque chose de neuf que nous n’avions pas forcément prévu, et les prépare à la tâche de renouveler le monde. Mais pour faire passer le message que les écrans sont une formidable opportunité pour l’enfant en âge scolaire, il faut commencer par dire qu’une vie quotidienne interactive à l’âge préscolaire est indispensable pour développer les compétences cognitives et relationnelles qui joueront plus tard un rôle clé dans cette entreprise. Et l’inverse est tout aussi vrai. Les indispensables campagnes destinées à mettre en garde contre les dangers des écrans chez les enfants d’âge préscolaire devraient toujours s’accompagner de conseils pour permettre leur utilisation raisonnée et créative chez les enfants d’âge scolaire, comme nous le faisons depuis 2008 dans la campagne des balises 3-6-9-12 (7). Sinon, il y a un grand danger d’accréditer auprès des parents l’idée que les écrans seraient un produit toxique auxquels les jeunes développeraient une catastrophique « addiction ». Ce serait en effet un danger pour trois raisons au moins. D’abord parce que la grande majorité des jeunes grandis avec les écrans les gèrent pour le meilleur, comme l’a montré une récente enquête sur les Millennials (8), ces jeunes âgés de 13 à 34 ans nés en plein essor de l’ère numérique. Ensuite parce qu’aucun chercheur ne défend l’idée qu’il existerait une addiction aux écrans en eux-mêmes : les mécanismes biologiques en jeu, les effets de la privation et les risques de rechutes après « sevrage » ne sont pas comparables à ceux qui existent dans la consommation de substances toxiques . Mais surtout parce que l’addiction étant, comme chacun le sait, une maladie dont on sort encore mieux quand on est aidé par un médicament, le risque serait que des parents se tournent vers leur médecin traitant pour savoir quelle drogue donner à leur enfant. Des laboratoires pharmaceutiques ont déjà des molécules prêtes ! Ne tentons pas le diable en parlant d’addiction !

Des programmes de soutien social

C’est finalement la solitude et le sentiment d’abandon qui amènent des parents à laisser de longues heures leurs enfants devant des écrans. Quand des parents sont trop marqués par la frustration, le sentiment de déshumanisation et la rage impuissante, comment pourraient-ils s’occuper de leurs enfants ? Ils ne peuvent même pas les voir, et encore moins leur sourire. C’est pourquoi se limiter à conseiller la limitation du temps d’écran serait se donner bonne conscience facilement et en même temps commettre une grave erreur. Ce serait confondre la cause réelle, à savoir la misère sociale et le désespoir de ces parents souvent isolés, avec le moyen par lequel ils tentent de rendre leur vie supportable, à savoir les écrans. Et ils seraient légitimement en droit de penser que leurs problèmes sont ignorés. L’essentiel est donc d’abord de mettre en place à leur égard une politique de soutien et d’accompagnement social afin qu’ils aient le temps et les ressources nécessaires pour communiquer avec leurs enfants. La société civile a également un rôle important à jouer, par exemple en organisant, en lien avec les éducateurs, enseignants, parents et élus locaux, des « semaines pour apprendre à voir autrement », parfois improprement appelées « semaines sans écrans », qui valent d’abord par la possibilité de créer du lien social et de lutter contre la solitude des familles les plus démunies . Les campagnes de prévention n’en seront que mieux entendues, et suivies, même si ce n’est pas dans les proportions que l’on souhaiterait.
Le combat pour les bébés d’aujourd’hui est un combat pour la société de demain.

(1) https://www.gynger.fr/ecrans-et-autisme-un-medecin-de-pmi-lance-lalerte/
(2) Dennison B. A., Erb T. A. and Jenkins P. L., « Television Viewing and Television in Bedroom Associated With Overweigt Risk Among Low-Income Preschool Children », in Pediatrics, 2002, 109 ; 1028-1035.
(3) Zimmerman F.J., Christakis D.A., « Children’s television viewing and cognitive outcomes : a longitudinal analysis of national data » in Arch Pediatr Adolesc Med., 2005, 159 (7):619–625.
(4) Schmidt M.E., Pempek T.A. et al., « The effects of background television on the toy play behavior of very young children », in Journal Child Dev., Georgetown University, 2008, 79 (4):1137-51.
(5) L.S. Pagani, C. Fitzpatrick, A.B. Tracie, A. Dubow, “Prospective associations between early childhood television exposure and academic,psychosocial, and physical well-being by middle childhood”, Archives of Pediatrics and Adolescent Medicine, 2010.
(6) L. S. Pagani, F. Lévesque-Seck and C. Fitzpatrick, “Prospective associations between televiewing at toddlerhood and later self-reported social impairment at middle school in a Canadian longitudinal cohort born in 1997/1998”, Psychological Medicine, Page 1 of 9. © Cambridge University Press, 2016.
(7) Voir Tisseron S. (2013). 3-6-9-12, apprivoiser les écrans et grandir, Toulouse : ères.
(8) http://www.mediametrie.fr/comportements/communiques/media-in-life-2016-les-millennials-qui-sont-ils-vraiment.php?id=1669.

Comment les candidats aux élections manipulent notre empathie

Posté par Serge TISSERON le 14 mai 2017.

Les élections sont passées. La passion est retombée. Les législatives s’annoncent, et on va probablement continuer à voir notre empathie largement manipulée par les différents candidats, exactement comme elle l’a été pendant les présidentielles. Nous ne votons pas en effet seulement pour un programme, mais aussi, et parfois surtout, pour un homme, ou une femme, dans lequel on reconnait quelque chose de soi. Alors, quelles leçons pouvons-nous tirer de ces manipulations passées qui puissent nous être utiles pour nous protéger pendant la campagne qui s’annonce ?

Plusieurs candidats, plusieurs stratégies

L’empathie est un édifice complexe qui associe plusieurs composantes. Dans sa forme tournée vers l’autre (car il en existe aussi une forme tournée vers soi appelée « auto empathie »), elle fait intervenir trois dimensions. La première est l’empathie affective qui permet d’identifier l’état émotionnel de quelqu’un et d’y participer, par exemple en étant triste avec quelqu’un que nous identifions comme triste. Elle est manipulée quand nous sommes poussés à nous apitoyer sur le sort d’une personne ou d’une communauté, puis sollicités pour aider une organisation supposée s’en occuper. La seconde composante de l’empathie est cognitive. Elle consiste à comprendre ce qu’attend notre interlocuteur, mais sans s’accompagner d’émotions particulières, de telle façon qu’elle peut être mise au service d’une manipulation sans honte ni culpabilité. Elle permet de faire croire à quelqu’un que l’on éprouve des choses que l’on n’éprouve pas, et à la limite qu’on est « comme lui », et que pour cela il peut nous faire confiance. Enfin, dans sa forme mature, l’empathie consiste dans la capacité de changer de point de vue émotionnel, et donc de porter un regard mesuré sur le monde. Or il se trouve que les cinq principaux candidats, dans leur projet de se construire une image attractive qui leur soit propre, ont diversement manipulé ces capacités chez leurs électeurs.

Les « candidats du peuple »

Commençons par Jean-Luc Mélenchon et Marine Le Pen. Indépendamment de leurs programmes respectifs, tous les deux ont prétendu remplacer la manière feutrée et polie des discussions politiques en introduisant dans leur campagne le langage supposé authentique et sincère de tous ceux qui peuvent se sentir légitimement privés de parole publique. De ce point de vue, on peut dire que l’un et l’autre ont tenté de renouveler la performance de Trump. Intervenir à chaque fois comme quelqu’un qui a été longtemps empêché de parler, et qui s’accorde à bon droit la possibilité d’utiliser des formules brutales et tranchantes car il craint qu’on lui retire aussitôt la parole qu’on vient juste de lui donner. Mélenchon a ajouté à cette forme de manipulation de notre empathie une autre composante. Avec les vidéo tournées chez lui, genre « youtubeur », il a ajouté une dimension de proximité identificatoire supplémentaire : « J’entre chez vous, vous entrez chez moi ».

François Fillon

François Fillon ne pouvait pas prétendre, lui, mimer la posture de quelqu’un qu’on veut empêcher de parler dans la mesure où il a longtemps occupé un poste au gouvernement. Il lui était impossible d’utiliser le slogan utilisé par Mélenchon et Le Pen, à savoir « je suis comme vous, donc je vous comprends et je vous défendrai quoi qu’il arrive ». A défaut de pouvoir mettre en avant le statut de victime ordinaire semblable à ses électeurs, il a tenté de mobiliser l’empathie en se présentant comme la victime exceptionnelle d’attaques injustifiées et haineuses non seulement contre lui, mais aussi contre sa famille. Et pour cela, il a sans arrêt fait semblant de croire que les attaques dirigées contre lui, notamment pour avoir rémunéré de façon injustifiée sa femme et ses enfants, étaient dirigés contre eux, supposés innocents et fragiles ! Nous étions dans le même mouvement invités à le plaindre, à admirer son courage exceptionnel face aux attaques dirigées contre lui, et son dévouement indéfectible à ses proches.

Benoit Hamon

Benoit Hamon, dans son programme première manière, a joué sur l’opposition de ce qui serait dû aux machines et aux humains. Il a en effet associé la mise en place d’un revenu universel de base pour chacun et la création d’une « taxe robot », ce qui pouvait apparaître comme une façon d’opposer l’empathie pour les humains qui mériteraient de percevoir un revenu sans travailler, à l’absence justifiée d’empathie pour les machines qui, elles, devraient à l’inverse être taxées fortement. Cette proposition, qui pouvait sembler relever d’une forme d’humanisme généreux pénalisant les robots par empathie pour les humains aurait été une catastrophe pour la filière robotique française émergente et à terme pour l’ensemble de l’économie du pays.

Emmanuel Macron

Il n’a cherché à aucun moment à se constituer comme semblable à ses électeurs – son statut d’ancien banquier le lui interdisait de toutes les façons – et encore moins en victime. Il a plutôt cherché à montrer qu’il était celui que beaucoup de ses électeurs voudraient devenir. Il n’a pas travaillé son image pour dire « je suis comme vous » mais « je suis celui que vous désirez devenir, et que vous pouvez devenir, puisque j’en suis la preuve ». Appliquée à paraître en toutes circonstances bienveillant et gentil, calme et séduisant, il a semblé se faire le porte-parole des valeurs d’écoute et d’ouverture à l’autre dont nous aimerions nous-mêmes être capables plus souvent. D’où l’erreur de Marine Le Pen lors du débat qui l’a opposée à lui. En concentrant tous ses coups contre lui, elle a créé l’impression chez tous ceux qui étaient séduits par son image sans être convaincu par son programme qu’elle les attaquait eux-mêmes. Son sang-froid et sa capacité à faire appel à la raison en toutes circonstances alors qu’elle faisait appel aux émotions, a confirmé cette image d’un homme apparemment rationnel en tout et que rien ne peut détourner du chemin qu’il s’est fixé. Bien sûr, personne ne sait ce qu’il est vraiment, mais l’image qu’il impose de lui trouve une place particulière dans la configuration des manipulations d’empathie. Il ne se donne pas pour être comme nous, mais pour incarner notre idéal, et tout particulièrement par rapport à un public jeune qui peut se dire « si Macron y arrive, je peux y arriver aussi. »

Il va maintenant appartenir aux candidats aux législatives de choisir entre ces diverses stratégies. Il y a ceux qui privilégieront « Je suis comme vous », ceux qui diront « Je t’invite ce soir chez moi sur ma chaîne Youtube », ceux qui rugiront « On veut m’abattre (je pense à ceux dont la candidature suscite déjà des pétitions hostiles), mais je me battrai jusqu’au bout contre cette vilénie », et ceux qui souriront largement en vous regardant dans les yeux « Acceptez de voir en moi celui que vous aimeriez être ». Le spectacle ne fait que commencer, et il serait dommage qu’il nous fasse oublier le plus important : lire les programmes des candidats !

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