Le pire serait que les Juifs de France laissent imaginer, par leur silence, qu’ils pensent que « les Gazaouis l’ont bien mérité »

par | 2 mars 2024 | Actualités, Blog, Éthique, Violence

Le 26 décembre 2023, j’ai envoyé la proposition d’article suivante à la rubrique Opinions du journal Le Monde. Il m’a été aussitôt répondu de leur garder l’article. Puis la parution en a été reportée plusieurs fois et finalement il n’est jamais paru. De mon côté, j’ai hésité à le faire paraître ailleurs un peu par espoir qu’il paraisse au Monde, et aussi parce que j’espérais m’être trompé sur mes sombres prédictions. Malheureusement, l’actualité me donne raison. À l’heure où certains rabbins légitiment le pillage des maisons abandonnées par les Gazaouis et où l’aide alimentaire reste toujours distribuée de façon insuffisante dans le but évident de créer la famine et de susciter des émeutes et des massacres, je n’y vois que des raisons de plus de le publier. Depuis le 23 décembre, quelques voies juives se sont heureusement fait entendre, trop rares.

La période d’après 1945 a été marquée par la prise de conscience que les crimes de masse nécessitaient une organisation économique et sociale puissante, et une maîtrise de la logistique. La violence aveugle qui tue indistinctement combattants et civils, femmes, vieillards et enfants, a alors cessé d’être uniquement vue sous le jour d’une rage criminelle relevant de la plus arriérée des barbaries, et a commencée à être pensée sur le modèle d’une entreprise moderne planifiée faisant appel aux technologies les plus sophistiquées et aux connaissances les plus abouties sur les comportements individuels et collectifs. Et cette entreprise, comme l’a bien montré Giorgio Agamben, s’est organisée autour du camp comme lieu de contrôle absolu dont rien ne doit pouvoir sortir, à commencer par l’information sur ce qui s’y passe, et dans lequel rien ne doit pouvoir entrer, à commencer par l’assistance aux victimes. Parallèlement à la violence aveugle et souvent barbare du terrorisme, une place a commencé à être faite à la violence tout autant aveugle et barbare exercée à l’égard de populations civiles par des forces militaires poursuivant un objectif politique qui ne s’embarrasse d’aucune considération morale ou éthique, et visant à affamer et déplacer des populations entières jusqu’à épuisement total en détruisant ceux qui ne veulent pas – ou ne peuvent pas – suivre.

Bien sûr, la violence de la riposte israélienne aux crimes du Hamas est compréhensible : les attaques du 7 octobre n’ont pas constitué une attaque terroriste comme une autre : la rage criminelle aveugle, et pire encore le projet de dénier aux cibles visées toute humanité, et la volonté d’en témoigner, a touché à l’horreur absolue et ravivé la menace existentielle pesant sur les juifs et l’État d’Israël. L’avenir nous dira si cela a correspondu à une volonté du Hamas (sans aucune considération pour la population civile Gazaouie) de provoquer une réponse israélienne terrible qui remette la question palestinienne à l’ordre du jour des instances internationales, ou bien à l’ivresse du meurtre qui a pu s’emparer de combattants animés par le désir de nier toute humanité à leurs victimes, de la même façon qu’ils avaient pu eux-mêmes avoir l’impression que toute humanité leur était déniée, non seulement à eux, mais aussi à leurs parents, leur famille et leurs enfants. Beaucoup d’entre eux, ne l’oublions pas, ont pu perdre leurs proches dans des conditions abominables lors des combats de 2014 qui ont fait 548 fois plus de morts parmi les enfants du côté palestinien que du côté israélien. Avant que le ministre israélien de la défense Yoav Gallant ne déclare le 9 octobre que son pays combattait des « animaux humains », beaucoup de Gazaouis pouvaient être légitimement convaincus depuis le début du blocus de 2007 que c’est ainsi qu’ils étaient perçus.

Du coup, si la violence de la réponse israélienne se justifie subjectivement de la reviviscence d’une menace existentielle qui est toujours pesée sur le peuple juif, le blocus terrible imposé à la bande de Gaza a pu développer chez les Gazaouis le sentiment d’une menace tout aussi existentielle. Depuis le début de ce blocus, ils n’ont pu survivre que grâce à l’aide alimentaire internationale, ou plutôt aux autorisations données par l’administration israélienne à cette aide, calculée de telle façon qu’elle reste toujours inférieure aux besoins nutritionnels de la population. Parallèlement, toute possibilité de développement économique du territoire a été empêchée, détruisant tout espoir pour ces populations de sortir de la misère et de l’insécurité.

Bien sûr, il est peu probable que l’État d’Israël organise finalement la famine dans la bande de Gaza car trop d’organisations internationales alertent sur cette situation. Mais entre d’un côté manger à sa faim et pouvoir penser à autre chose qu’à sa nourriture, et de l’autre la famine engendrant dénutrition, maladies et risque d’affrontements, il existe beaucoup d’intermédiaires. Et il est probable que les stratèges israéliens s’interrogent actuellement sur le point où il convient de placer le curseur entre deux extrêmes incompatibles. D’une part, terroriser les Gazaouis et rendre indispensable à leurs yeux leur départ vers un autre territoire (et aussi envoyer un message au Hezbollah sur les conséquences possibles pour le Liban d’une nouvelle campagne contre l’État d’Israël) ; et d’autre part, éviter de perdre un soutien international qui a toujours été jusqu’ici largement acquis à Israël présenté comme une citadelle assiégée (ce qui lui a permis d’ignorer toutes les résolutions de l’ONU), pour des raisons qui sont de moins en moins liées à la culpabilité de l’Europe d’avoir participé à l’extermination des juifs, et de plus en plus à la position éminemment stratégique de l’État d’Israël.

Mais si ce dilemme concerne les responsables israéliens, un autre devrait concerner les juifs de la diaspora qui se sont légitimement déclarés terriblement choqués du peu de compassion de la gauche face aux abominations du 7 octobre. Car si Israël a le droit, comme tout État, de se défendre, il est difficilement compréhensible aujourd’hui que cette défense passe par la terreur et la sous nutrition imposées sans justification à deux millions et demi de civils, sauf à considérer comme justification le fait qu’une majorité d’entre eux ait fait confiance au seul groupe organisé qui a tenté de maintenir un semblant d’administration et d’espoir face aux privations de toutes sortes qui leur étaient imposées. Autrement dit, jusqu’où les Juifs français se laisseront-t-ils tacitement aligner, par leur silence, sur la politique israélienne menée actuellement dans la bande de Gaza, de la part d’un gouvernement qui prétend représenter les juifs du monde entier ? Car entre le silence absolu sur cette politique et sa condamnation pour crime contre l’humanité, il existe aussi un ensemble de positions intermédiaires sur lesquelles les organisations juives représentatives, ou à défaut de simples particuliers par voie de pétition, pourraient se prononcer. Si le silence d’une partie de la gauche après les massacres du Hamas provoquait en miroir le silence de la diaspora sur le massacre en cours contre la population civile de la bande de Gaza, cette attitude pourrait être interprétée comme la conviction que « les Gazaouis l’ont bien mérité ». Et les conséquences en seraient absolument dramatiques pour les possibilités de dialogue futur entre les communautés.