Téléphone mobile : éduquer à la logique des outils numériques plutôt qu’interdire le terminal

Posté par Serge TISSERON le 24 septembre 2017.

Notre ministre de l’éducation nationale, Jean-Michel Blanquer, a donc décidé d’interdire les Smartphones au collège. Cette mesure, qui apparaîtra probablement « de bon sens » à beaucoup de parents, ne devrait pourtant pas être dissociée d’une autre, l’éducation à la citoyenneté numérique.

Découvrir ce qui se passe derrière l’interface écran

Les penseurs démagogues qui ont prétendu que les adolescents avaient la culture numérique « dans le sang » ont malheureusement fait croire qu’il n’y aurait pas nécessité de mettre en place une éducation à ses outils. Mais l’aisance apparente avec laquelle certains adolescents semblent les gérer cache le fait qu’ils se contentent le plus souvent d’utiliser de façon répétitive et stéréotypée quelques applications simples que les fournisseurs d’accès mettent prioritairement à leur disposition. C’est pourquoi il est urgent d’organiser, dès l’école élémentaire, un enseignement visant à faire comprendre aux enfants ce qui se passe au-delà de l’interface écrans. Quelles sont les modèles économiques des services apparemment gratuits qui nous y sont proposés ? Comment des bataillons d’ingénieurs travaillent-t-il à nous faire aller là où nous n’avions pas prévus, bien que nous n’ayons commis apparemment aucune erreur dans l’organisation de notre parcours ? Comment certains jeux vidéo baissent-ils le niveau de difficultés en fonction des performances du joueur de façon à lui faire croire qu’il apprend très vite et lui donner le désir de continuer ? Bref, il est essentiel d’organiser un enseignement sur la manière dont notre attention est mise au service d’une logique économique vorace, alors même que nous avons seulement l’impression de cultiver notre réseau social ou de nous amuser.

Comprendre comment l’outil de communication guide les échanges

Une seconde série de mesures éducatives devrait concerner la façon dont les particularités propres à chaque outil de communication organisent les modalités de relations qui y sont privilégiées, et donc les contenus qui y sont échangés. En effet, ce n’est pas parce que les adolescents d’aujourd’hui serait plus violents que ceux d’hier que leurs échanges sur Internet basculent si souvent dans l’outrance, la caricature, et la violence verbale. C’est parce que telle est la pente sur laquelle chacun s’engage inévitablement quand il interagit verbalement avec quelqu’un qu’il ne voit pas. La communication quotidienne s’organise en effet pour chaque être humain autour de la perception du visage de l’autre et des mimiques par lesquelles il accompagne à chaque instant la réception de nos propos. Que celle-ci disparaisse et tout se complique.
C’est pourquoi il est conseillé à ceux qui écrivent des lettres de le relire avant de les envoyer, et le conseil est judicieux. Ceux qui échangent par téléphone peuvent se guider sur l’intonation de leur interlocuteur, sauf lorsqu’ils décident de laisser un message sur un répondeur, et la, chacun sait qu’il arrive bien souvent que nous soyons amenés à dire les choses plus brutalement que nous l’avions anticipé, et que nous l’aurions fait si nous avions eu notre interlocuteur en ligne. Ceux qui interagissent sur les réseaux sociaux sont dans une position plus problématique encore. A la brièveté des messages envoyés s’ajoute la difficulté de les nuancer après coup, dans la mesure où notre interlocuteur est souvent déjà en train de nous répondre avant même que nous ne commencions à lever les ambiguïtés que notre premier envoi pouvait contenir.
D’ailleurs, un nombre de plus en plus important de directeurs d’établissements scolaires passent leur lundi matin à séparer des combattants qui s’étaient pourtant quittés bons camarade le vendredi. Que s’est-il passé entre temps ? Simplement le fait que ces camarades du vendredi soir ont prolongé leurs échanges via les réseaux sociaux durant le week-end. Et la logique des outils qu’ils ont utilisés a primé sur leurs propres intentions de communication. Quand on décide de privilégier les phrases courtes, ne nous étonnons pas qu’elles confinent à la caricature. Et quand on est censé répondre quasiment dans la seconde à un message qui vient de nous être envoyé, ne nous étonnons pas non plus que ce soient les comportements d’attaque qui soit privilégiés bien plus que la recherche d’un consensus. Le stress est mauvais conseiller !
Conscients de ce problème, des adolescents réduisent leurs échanges sur les réseaux sociaux à des phrases creuses et/ou convenues. Ils y trouvent certes une réassurance en termes de répétition, mais c’est aussi parce qu’ils sont bien conscients qu’engager des propos plus personnels risquerait rapidement de les faire basculer dans des interactions dont ils perdraient le contrôle.

Eduquer à la citoyenneté numérique

Plutôt que sermonner les adolescents, mieux vaudrait donc les éduquer, en prenant en compte ce qui se passe des deux côtés des écrans : du côté des ingénieurs qui s’activent pour nous faire aller dans le sens qu’ils ont choisi pour nous ; et du côté des usagers tentés de suivre le chemin qui leur est proposé. Si la logique des réseaux sociaux ne favorise ni la compréhension d’autrui, ni la recherche d’un consensus, c’est parce qu’ils ont été conçus dans un autre but : favoriser l’expression des centres d’intérêt et des goûts de chacun afin de nourrir les bases de données de leurs serveurs. Car ces données se monnaient très cher ! Les adolescents qui se quittent bon copains le vendredi se retrouve donc victimes le week-end d’outils numériques qui leur imposent leurs propres lois. Et le problème est qu’ils n’en sont pas conscients !
Il est donc essentiel de mettre en place, dès l’école élémentaire, une éducation à l’usage des outils numériques, à commencer par une compréhension de la façon dont l’utilisation d’un outil de communication, quel qu’il soit, organise le contenu des échanges. À titre d’exemple, il serait très utile d’inviter les enfants, dès le CP, à réfléchir aux enjeux de diverses situations de communication : écrire un texte à un camarade sur une feuille de papier en se réservant la possibilité de le relire avant de l’envoyer ; écrire un texte sur écran et l’envoyer aussitôt écrit ; formuler la même idée dans une communication en face à face ; et formuler enfin la même idée dans une communication menée dos à dos, de façon à ce que les élèves se rendent compte de la façon dont toute situation de communication organise le contenu des messages bien autant que les intentions des locuteurs.
« Médium is message », disait Mac Luhan. Et avec les réseaux sociaux, le médium est conçu pour générer en priorité des formes d’échanges profitables à son seul concepteur. C’est pourquoi l’éducation nationale serait bien inspirée, en 2017, d’écrire la maxime de Mac Luhan sur tous les tableaux noirs, et d’en tirer d’urgence les conséquences en termes d’éducation à la citoyenneté numérique.
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