Harmonium

par | 2026 | 2022, Chronique de Cinéma

Harmonium de Koji Fukada

La prison du secret1

Être capable de garder un secret est souvent envisagé comme une grande qualité. Et c’est vrai. Pourtant, le droit au secret de chacun ne peut pas constituer la seule règle de vie d’une communauté, et encore moins d’une famille. Pour vivre ensemble, il faut pouvoir établir des liens de confiance mutuelle et ceux-ci se tissent de façon privilégiée dans les confidences partagées. Il a même été montré que parler de soi procure du plaisir et que ce plaisir augmente la force des liens. Nous nous attachons plus à quelqu’un qui nous écoute et qui nous parle de lui parce que la reconnaissance et la confiance sont plus fortes quand elles sont réciproques. Une famille dans laquelle chacun parle un peu de lui, de sa vie passée et présente, de ses rêves et de ses inquiétudes, est une famille plus résiliente2, c’est-à-dire plus capable de résister à des agressions de toute nature.

Bien sûr, il y a parfois des aspects de nos vies passées avec lesquelles nous ne sommes pas en paix. Nous préférerions ne jamais les avoir vécus, et à défaut de pouvoir ré écrire le passé, nous faisons tout pour l’oublier. Alors nous n’en disons rien. Nos proches perçoivent notre réticence, alors ils ne nous posent pas de questions et finissent par garder, comme nous, le silence sur ce qu’ils vivent et partagent avec d’autres3. La communication familiale se réduit à quelques échanges pour gérer au mieux la vie commune : les courses à faire, les enfants qu’il faut aller chercher à l’école ou aider à faire les devoirs, les impôts à payer, le film qu’on va regarder à la télévision et dont on ne parlera pas, de peur de briser une loi du silence que personne n’a vraiment désirée et encore moins demandée, mais qui s’est installée insidieusement.

Parfois, cela continue la vie entière. Tout semble indiquer que le passé enterré de l’un ou l’autre membre de la famille ne reviendra jamais au jour. Mais personne n’est maître de l’avenir, et le passé est parfois bien moins passé qu’on ne le croit. Il peut resurgir au moment où on s’y attend le moins, comme un fantôme, et bouleverser un équilibre que l’on croyait stable, mais qui était en réalité extrêmement fragile parce que construit sur l’absence de communication réelle.

C’est l’histoire que nous raconte le film de Koji Fukada, Harmonium.

Une famille sans histoire

Le père, Toshio, possède une petite entreprise de mécanique de précision où il travaille seul. Sa femme Akié consacre une grande partie de son temps aux tâches administratives et une autre à s’occuper de leur fille leur jeune Hotaru, qu’elle entoure d’une sollicitude d’autant plus grande que son mari semble toujours préoccupé et inaccessible. Cette famille dans laquelle rien ne se dit, ni de la vie présente de chacun, ni de sa vie passée, prend quand même ses repas ensemble. Mais curieusement, il y a quatre chaises autour de la table, comme s’il y avait une place vacante à côté de Toshio. La suite va montrer que c’est celle d’un personnage secret qui hante ses souvenirs. En effet, un matin, un homme se présente à la porte de son atelier. Les deux hommes se reconnaissent aussitôt. Le jour même, Yasaka est au travail dans l’atelier de Toshio, et le soir, il frappe à la porte pour venir diner et s’assoit sur la chaise jusque-là restée vide, comme un revenant qui prendrait tout naturellement sa place dans la famille. Yasaka sort de prison et une complicité secrète le lit à Toshio. Le silence obstiné qui entoure la vie de celui-ci recouvre un secret coupable dont il craint la révélation, et que Yasaka va progressivement lever. Mais auparavant, à la question de sa femme Akié qui lui demande pourquoi il ne lui a pas dit qu’il avait proposé à Yasaka de s’installer chez eux, Toshio aura répondu l’une des phrases clés de ce film : « A quoi cela aurait-il servi de le dire ?»

Les proches comprennent vite qu’il faut apprendre à se taire lorsque tel est le désir de quelqu’un qu’on aime. Akié continue à poser des questions, mais semble ne plus attendre de réponse. Et il est probable que la petite Hotaru ne tardera pas à en intérioriser elle aussi la règle. Mais Yasaka, lui, va parler. Dans un café, seul avec Akié, il bouleverse la jeune femme par la confidence du meurtre qu’il a commis, et plus encore de la culpabilité et de la honte qu’il en garde. En même temps, la sollicitude dont il entoure Hotaru, à laquelle il apprend à jouer de l’harmonium, achève d’attendrir la jeune femme.

Toshio, conscient des confidences qui commencent à lier Akié et Yasaka, s’inquiète de ce que celui-ci aurait pu révéler de sa participation au crime qu’ils ont commis ensemble. Celui qui veut contrôler un secret vit en effet dans l’angoisse permanente qu’un autre le révèle. Et même s’il tente de se rassurer en exhortant ceux qui le connaissent de ne rien dire, il reste à la merci du moindre incident susceptible de mettre brutalement la vérité sous les yeux de ceux auxquels il désire la cacher.

Une histoire sans issue

Un drame survient en effet, dont l’origine n’est claire ni pour Toshio, ni pour Akié, ni pour le spectateur. Hotaru et découverte la tête fracassée, gravement handicapée est amnésique. Yasaka, surpris sur les lieux du drame, disparaît. Toshio le fait rechercher par une agence privée. Le temps passe… Huit ans plus tard, un jeune garçon se présente à la porte de son atelier en lui disant qu’il cherche du travail. Toshio l’embauche aussitôt. Il s’agit en réalité du fils de Yasaka : il n’a jamais connu son père et a pensé pouvoir trouver des informations sur lui dans cet atelier où il a travaillé. Le garçon ne cache rien de sa filiation, bien au contraire, mais Toshio lui interdit d’en parler à Akié par crainte de la bouleverser. Quelques jours plus tard, deux photographies glissent par inadvertance du sac du jeune homme. Akié les reconnait aussitôt. C’est elle-même qui les a prises une dizaine d’années auparavant. Elle les avait alors données à Yasaka, qui les avait envoyées à la mère de son fils. Toshio, en voulant protéger sa femme d’une vérité qui puisse la choquer, a créé les conditions d’une confrontation plus brutale encore. Une fois de plus, Akié demande à de Toshio pourquoi il ne lui a pas parlé de cela. Et Toshio fait toujours la même réponse : « Qu’est-ce que cela aurait changé d’en parler ? »

Oui, parler du passé ne change en effet pas le passé. Mais cela change l’avenir car le présent on est bouleversé.

Mais Toshio a trouvé le moyen de justifier son silence. Il s’est enfermé dans le silence au sujet du meurtre auquel il a participé avec Yasaka, et il imagine que sa femme Akié lui cache avoir couché avec cet homme. Il pense donc qu’elle redoute de parler de son secret à elle autant que lui de son secret à lui. Il ne lui pose donc aucune question, mais lui parle comme si elle avait fait ce qu’il imagine. Cela lui permet de croire qu’ils sont, chacun, coupables d’une faute à expier. Et elle ne le contredit pas, peut- être parce qu’elle a en effet désiré sexuellement Yasaka avant de se refuser à lui au dernier moment. Il est plus facile à Toshio de penser à quelque chose qui lui déplaît plutôt que de partir à la rencontre des sentiments complexes que Akié a eu pour Yasaka, mélange d’attirance et d’inquiétude, parce que ce sont aussi ses propres sentiments. Et il est plus facile à Akié de le lui laisser croire sans rien répondre que de penser à sa propre ambivalence par rapport à Yasaka.

Une prison consentie

Toshio a géré sa culpabilité en s’enfermant dans le silence. Akié, elle, va s’enfermer dans des rituels de lavage permanent de ses mains, et de désinfection de tout ce qui peut approcher Hotaru. Finalement, Akié, demandera à Toshio la part qu’il a prise dans le meurtre qui a envoyé Yasaka en prison. Il répondra sans aucune hésitation qu’il tenait les jambes de la victime pendant que Yasaka l’étranglait. Il suffisait donc finalement de poser la question simplement pour avoir une réponse tout aussi simple. Mais la façon dont Akié a posé sa question n’est en réalité pas aussi simple que cela. Elle n’y a mis ni impatience, ni agressivité, ni reproche possible. Elle a posé sa question comme si la réponse, finalement, n’avait en soi pas beaucoup d’importance, et comme si c’était seulement le fait d’accepter de répondre qui importait. Akié a su poser sa question d’une façon qui en a dédramatisé par avance la réponse. Telle pourrait bien être la leçon principale du film de Kôji Fukada. Toshio ne parlait de rien, car, comme beaucoup de porteurs de secrets coupables ou honteux, il craignait d’être renvoyé par son interlocuteur à sa culpabilité et à la honte, et de les éprouver plus encore4.

Pour que Akié puisse poser sa question, il aura donc fallu qu’elle se confronte à la culpabilité de son désir pour Yasaka et de sa responsabilité dans le handicap qui a frappé sa fille. C’est en effet dans les heures qui ont suivi le moment où elle s’est refusée à cet homme qu’est arrivé le drame qui a handicapé Hotaru, comme si les deux étaient liés. Doit-elle s’en vouloir d’avoir désiré Yasaka, ou bien de s’être refusé à lui ? Seul celui qui a affronté sa propre culpabilité et sa propre honte est capable de poser une question qui implique la culpabilité et la honte d’autrui sans le fâcher. Hélas, comme le montre la fin du film, même quand les secrets ont été levés, les habitudes de silence perdurent, et chacun se retrouve dans une prison de silence d’autant plus désespérante que plus rien ne justifie plus de s’y enfermer.

La cellule familiale est la première forme d’organisation sociale que l’être humain se soit donnée. Elle est à ce titre à la fois la pierre de base de l’édifice social, son miroir et le creuset où se mettent en place les modes de relations privilégiés des uns avec les autres. Mais elle peut devenir aussi sa prison. Non seulement ne pas parler ne protège de rien, mais en plus cela appauvrit considérablement notre vie intérieure en nous privant du moyen de mieux la comprendre en essayant de la partager.

1 Article paru dans lrevue « L’école des parents » en 2022.

2 Serge Tisseron, La Résilience, PUF, 2007.

3 Serge Tisseron, Nos secrets de famille, PUF, 2010.

4 Serge Tisseron, La Honte, psychanalyse d’un lien social, Dunod, 1992.