La photographie sans image

10 juillet 2011 | Ecrits

Le mot image est riche d’une forte ambiguïté, d’un côté le mot désigne la représentation visuelle qu’on peut décrire ; c’est dans ce sens qu’on parle de la photographie ou de la peinture comme l’image et également dans ce sens qu’on parle des images psychiques ou mentales.

Mais le mot image désigne aussi l’ensemble formé par la représentation visuelle, l’état du corps, les impulsions d’acte qu’on ne peut pas décrire et qui accompagnent toute image. Voir une image c’est en effet non seulement être confronté à une représentation de cette image, mais c’est aussi éprouver face à elle des émotions et des impulsions d’acte comme le désir de s’en rapprocher ou au contraire de s’en éloigner, ou celui de se déplacer dans des lieux qui correspondent à cette image.

Ces deux aspects de l’image ne sont pas contradictoires, parce que l’image est justement ce qui constitue le lien, la transition, l’intermédiaire entre justement le corporel et le visuel qu’on peut décrire. La profondeur du corps est pour chacun d’entre nous la terre inconnue angoissante à laquelle nous sommes constamment ramenés. Le bonheur a pu être décrit comme le silence des organes. Les organes parlent ou crient, c’est à dire que l’être humain soit soumis à des éprouvés et à des impulsions d’acte et c’est l’angoisse qui le menace. Confronté à cette angoisse, l’image est le premier écran à partir duquel il tente de maîtriser ce qui lui arrive. L’image est à la fois au plus proche du corps par l’ensemble de ce qu’elle peut mobiliser d’émotions et de sensations corporelles chez son spectateur. Mais elle est également par un autre pôle au plus près du discours puisqu’elle fait appelle de mots pour la communiquer.

L’image n’est donc pas une représentation matérielle psychique. Elle est un processus, un travail. L’image travail est un opérateur de transformations psychiques. A partir d’elle nous sommes invités à nous engager dans des transformations de nos éprouvés mais également dans des associations d’images et des communications de ce que nous y voyons.

Enfin cette image comme écran pour la pensée et comme opérateur de transformations psychiques est un intermédiaire entre le sujet et la société. Une image appartient toujours par l’un de ses pôles à la subjectivité et par l’autre à l’existence sociale et culturelle. Le mystique qui croit rapporter un certain état du corps à une image correspondant à l’apparition d’une divinité se trompe dans l’ordre qu’il attribue à ce qui lui est arrivé. Toutes les recherches ont montré que ce qui est premier dans l’expérience mystique, comme dans l’expérience hallucinatoire, ce sont les éprouvés du corps. Et ce sont ces éprouvés du corps que le mystique comme le délirant tente de maîtriser à travers la constitution d’une image. Mais là où le mystique parvient à rapporter ce qu’il éprouve à une image socialisée, le psychotique y échoue et ne produit que des images qui le marginalisent un peu plus.

C’est à partir de ces trois caractéristiques, l’image comme écran pour la pensée, l’image comme opérateur de transformations psychiques et l’image comme intermédiaire entre le sujet et la société que je propose de comprendre l’extraordinaire essor contemporain de la photographie. Ce à quoi nous introduit une telle pensée de l’image c’est à envisager la photographie comme une pratique, autrement dit comme un processus psychique médiatisé par une technologie.