Le robot thérapeute de Facebook qui sait vous faire parler

Posté par Serge TISSERON le 2 novembre 2017.

Quand on pense aux différents métiers qui pourraient disparaître du fait de la robotisation, il y a en a un auquel on ne pense en général jamais : le métier de psychothérapeute. Eh bien si ! La preuve en est qu’une entreprise a développé pour le compte de Facebook une intelligence artificielle capable de fonctionner comme psychothérapeute pour les adolescents déprimés. La chose s’appelle Woebot.

Le modèle des thérapies comportementales et cognitives

Son modèle est celui des thérapies comportementales et cognitives (TCC). Comme les thérapeutes appartenant à cette école, il s’adresse aux patients déprimés en essayant de « redresser » les représentations erronées qu’ils sont censés se faire d’eux-mêmes et du monde. Par exemple, si un patient dit : « Personne ne m’apprécie », le thérapeute répond : « Je suis sûr que ce n’est pas vrai, il y a des gens qui vous apprécient, mais vous ne vous en rendez pas compte parce que vous êtes dans un « cycle de pensées négatives ». Réfléchissons ensemble. Il y a bien un domaine dans lequel vous réussissez, etc. » C’est ce qu’on appelle le remodelage cognitif.
A la différence des psychanalystes, ces thérapeutes ne cherchent donc pas à savoir si une raison particulière a pu distordre le jugement du patient. Ils ne prennent pas non plus en compte le transfert, c’est à dire et la façon dont chaque patient appréhende son thérapeute différemment. Pour eux, tous les thérapeutes bien formés sont censés travailler exactement de la même façon et obtenir les mêmes résultats – bien que certains d’entre eux reconnaissent en privé que leur personnalité intervient dans les réponses du patient à la méthode. La théorie prescrit d’éliminer au maximum les interférences liées aux relations humaines. Le thérapeute n’est rien et le protocole est tout. Les TCC ont en cela remis à la mode la méthode du Docteur Coué : « Levez-vous chaque matin en vous disant : « je suis quelqu’un de bien » et vous vous sentirez de mieux en mieux ». L’objectif est d’inviter le patient à adopter une vision plus positive de son quotidien. Cela marche quand il se le dit à lui-même, et aussi quand c’est un robot qui le lui dit !
Une étude menée auprès de 70 étudiants répartis en deux groupes, dont les résultats ont été publiés en juin (The Journal of Medical Internet Research Mental Health), montre que des échanges menés avec Woebot pendant 15 jours sont plus efficaces que la consultation d’un e-book. La comparaison n’a pas été menée avec un thérapeute réel. Le but était seulement de voir ce qui peut pallier le mieux au manque de thérapeutes, pas de démontrer qu’il faudrait en augmenter le nombre. Cela est en effet exclu pour diverses raisons, dont la budgétaire n’est pas la moindre…

Un robot peut-il être un bon thérapeute ?

Au risque d’étonner, oui, et dans certains cas, un robot peut même être un meilleur thérapeute qu’un humain ! Cela a été démontré aux États-Unis pour les militaires coupables ou honteux d’actes de guerre ayant entraîné la mort de civils innocents. Un avatar numérique sur un écran, appelé « Sim Coach », recueille leurs confidences plus efficacement qu’un humain. Tout d’abord, derrière l’écran de son ordinateur ou de son téléphone, la peur d’être jugé s’estomperait. Il serait plus facile de parler à un algorithme. Par ailleurs, l’avatar n’a jamais de mimiques d’étonnement, et encore moins de réprobation. Il ne court donc pas le risque de renvoyer à son insu au patient la culpabilité ou la honte. C’est dans l’absence d’interférences humaines, c’est-à-dire de projections du thérapeute sur le patient et du patient sur le thérapeute, que résiderait la plus grande efficacité du robot. Mais un tel échange est-il bien vierge de toute projection ? Si celles qui concernent la gêne ou la honte à aborder certains sujets s’estompent, il semble bien que d’autres apparaissent, non moins problématiques…

L’effet Elisa

L’informaticien Joseph Weizenbaum a écrit, dans les années 1960, un programme, baptisé Eliza, qui simulait un psychothérapeute rogerien. Le patient utilisait un clavier pour parler à la machine et celle-ci lui répondait sur un écran. Le programme consistait à reformuler les affirmations de l’interlocuteur sur un mode interrogatif, ou bien à extraire de son affirmation quelques mots qu’il recombinait autrement. Quand Eliza ne trouvait rien dans la phrase précédente qui lui permette de construire une réponse plus adaptée, il écrivait « Je comprends… ». Joseph Weizenbaum se rendit compte que beaucoup d’utilisateurs de cette machine devenaient de plus en plus dépendants émotionnellement de leur relation avec Eliza. Et en plus, ils avaient beau avoir conscience des limites de la programmation d’Eliza, ils ne pouvaient pas s’empêcher de penser que la machine se préoccupait d’eux. Comme le déclara Joseph Weizenbaum, de courtes interactions avec ce programme informatique relativement simple étaient capables d’induire des pensées délirantes chez des personnes pourtant normales ! Les usagers étaient frappés de « dissociation cognitive ». Or si Eliza était capable de tels effets, la relation que nous aurons de plus en plus avec les robots va mobiliser des projections et des croyances bien plus considérables encore.

La capture des données

Mais pourquoi Facebook s’est-il lancé dans cette aventure ? Est-ce parce que la firme a pris conscience de la misère psychologique de beaucoup d’adolescents ? Mais si c’était le cas, pourquoi n’aurait-elle pas décidé de financer l’ouverture de centres de consultations et de prise en charge des souffrances étudiantes sur les campus ? Il suffit ici de rappeler le modèle économique de Facebook pour le comprendre. Cette entreprise vit de la capture des données personnelles de ses usagers qu’elle utilise ou qu’elle revend. Cela assure déjà Woebot de bénéficier de beaucoup d’informations pour poser les bonnes questions à ceux qui décident de l’utiliser : il exploite tout ce que son utilisateur a mis de lui sur Facebook, ou que ses proches ont mis sur lui. Mais les confidences qui lui sont faites constituent en même temps autant de nouvelles données personnelles que Facebook va pouvoir exploiter. Autrement dit, Woebot n’est finalement qu’un râteau plus fin qui va permettre à Facebook de ratisser bien mieux nos données les plus intimes, au risque même d’y agréger des données médicales qui devraient rester confidentielles. Et que va faire Woebot si un étudiant lui confie participer à des viols collectifs ? Et qui sera responsable s’il apparaît que l’utilisation de Woebot aggrave la santé mentale d’un patient ?

Il y a une quinzaine d’années, une publicité pour une grande marque japonaise de produits numériques (Toshiba si ma mémoire est bonne) montrait un samouraï s’approcher d’une geisha qui esquissait un geste de refus en répétant deux fois : « Arrète (suivi du nom de la marque) ». Puis cette image disparaissait et on voyait un écran sur lequel il était écrit : « Rien n’arrête (et le nom de la marque) ». Facebook ne fera évidemment jamais une telle publicité, et pourtant elle correspondrait exactement au viol de nos données personnelles que réalise à son bénéfice le petit soldat Woebot…

4 octobre 2017 : les noces prometteuses de la résilience individuelle et de la résilience collective

Posté par Serge TISSERON le 5 octobre 2017.

Le 4 octobre 2017, dans les salons de l’hôtel de ville de Paris, Madame Hidalgo, maire de Paris, a lancé le plan « Paris ville résiliente » soutenu par la fondation Rockefeller. Les conflits de qui avaient jusque-là bloqué une évolution que Londres avait entreprise dès 2005 se sont donc trouvés aplanis par la manne financière. Boris Cyrulnik, invité à la rencontre, a assuré la convergence absolue des mots et des concepts de la résilience collective avec ceux de la résilience individuelle. Mais est-ce si sûr ?

Paris, territoire résilient

La résilience sociétale prétend s’appuyer sur trois piliers. Le premier est constitué par les habitants eux-mêmes, en prévoyant notamment la création d’une réserve de citoyens volontaires formés et mobilisables en cas de crise majeure, mais aussi au quotidien, et en impliquant les habitants dans les choix locaux, ce qui avait été demandé depuis la création du Conseil Consultatif des Familles sous la première mandature socialiste à la mairie de Paris, mais qui s’était toujours opposé à l’hostilité des fonctionnaires en place. Le second pilier réside dans des infrastructures aménagées pour répondre aux grands défis du XXIe siècle, au premier plan desquels le réchauffement climatique (rien ne semble avoir été prévu concernant les centrales nucléaires qui se trouvent sur la Seine en amont de Paris). Enfin le troisième pilier concerne la gouvernance censée mobiliser l’intelligence collective et adapter son fonctionnement de façon collaborative avec les territoires environnants, notamment ruraux.

La résilience individuelle a aussi son trépied théorique, mais il est bien différent. Le concept, né dans les années 1960 aux Etats Unis et popularisé en France par les publications de Boris Cyrulnik, associe sous son influence, sur le territoire national, trois caractères fondamentaux. Tout d’abord, elle concerne exclusivement les traumatismes, ou si on préfère les chocs, en refusant d’envisager au même titre la possibilité d’une résilience face aux stress chroniques. Ce point fut l’objet d’âpres discussions lors du premier colloque sur la Résilience à Paris, où Boris Cyrulnik insista beaucoup pour exclure les stress du champ de la résilience, et même pour réduire l’usage du mot aux situations de traumatismes extrêmes. Ensuite, la résilience individuelle est définie comme la capacité de se reconstruire après un traumatisme en se faisant une « vie meilleure », ce qui exclue la possibilité de définir la résilience comme une résistance au traumatisme. Là aussi, ce point a été affirmé avec énergie dès le début. Enfin, la capacité de résilience de chacun étant censé relever essentiellement d’un entourage psychoaffectif précoce favorable, l’idée qu’on puisse apprendre la résilience apparaît absolument saugrenue aux tenants de la résilience individuelle.

Des divergences majeures

Or ce sont justement ces trois postulats que la résilience sociétale bat totalement en brèche. Tout d’abord, elle est définie comme la capacité des personnes, entreprises et systèmes au sein d’une ville à survivre, s’adapter et se développer quelles que soient les types d’événements chroniques et de crise aiguë qu’ils subissent. Les éléments de stress chronique comme la pauvreté, la malnutrition, les difficultés de logement, ou encore la pollution, y ont donc largement leur place.

Ensuite, la résilience dans sa définition collective intègre quatre dimensions d’importance équivalente : se préparer aux situations catastrophiques en les anticipant autant que faire se peut, tout en sachant que la catastrophe se présentera toujours avec des caractéristiques qui ne peuvent pas être toutes anticipées ; résister aux chocs, ; se reconstruire après eux de façon à assurer une meilleure résilience face aux aléas ultérieurs ; et enfin résorber les effets des traumatismes, ce qui implique une action auprès des victimes, en valorisant notamment leur capacité de se prendre en charge elles-mêmes et de changer collectivement leur destin.

Si on compare ces quatre caractéristiques à la définition de la résilience individuelle, on s’aperçoit de deux divergences majeures. D’une part, du point de vue des tenants de la résilience individuelle, la capacité de résister aux chocs ne fait pas partie de la résilience, alors qu’elle en est une composante essentielle dans la définition de la résilience collective. Et d’autre part, pour les tenants de la résilience individuelle, la capacité d’apprendre la résilience n’a pas de sens, alors qu’elle joue un rôle préventif majeur dans la définition de la résilience collective.

Aplanir les divergences, ou les faire oublier ?

On voit que les divergences entre la définition de la résilience individuelle et celle de la résilience collective ne sont pas minces : sur la place du stress chronique, sur la capacité de résister à un choc comme élément à part entière de la résilience, et sur la possibilité de l’apprendre. Leurs acteurs sont évidemment poussés à se rapprocher par des considérations stratégiques. Mais comment les tenants de la résilience individuelle made in France vont-ils faire évoluer sa définition dans les mois et les années qui viennent, afin de rendre possibles des noces financièrement et médiatiquement prometteuses ? Au bout du compte, c’est probablement enfin une définition moins restrictive qui s’annonce. Il était temps. Mais comment se fera ce changement ? La tentation sera grande, pour les partisans de la résilience individuelle, de faire oublier ce qui leur a servi de boussole pendant quinze ans en se retranchant derrière la vague et commode affirmation que « les mots évoluent ». C’est bien parce qu’ils évoluent qu’il nous faut garder la mémoire des définitions que nous leur avons données par le passé, afin de témoigner des raisons pour lesquelles nous avons changé d’avis ! Il serait dommage qu’un vrai débat théorique n’accompagne pas ce changement inéluctable. La définition de la résilience individuelle, en France, a été trop longtemps dominée par des a priori. La mémoire des erreurs passées contribue aussi aux capacités de résilience !

Publicités ciblées, bêtise assurée : interdisons-les !

Posté par Serge TISSERON le 24 septembre 2017.

Vous avez un chat ? Vous recevrez bientôt sur votre récepteur de télévision, dans la plage horaire dédiée aux publicités, de nombreuses annonces vous invitant à acheter de la nourriture pour chat. Si vous avez un chien, vous aurez en revanche des publicités vous incitant à acheter de la nourriture pour chien. C’est ce qu’on appelle la publicité ciblée. La Suisse vient d’avoir la première démonstration de l’efficacité du système. Jeudi 21 septembre après-midi, à 16 heures 07, Swisscom a diffusé une publicité ciblée en fonction du lieu d’habitation de chaque téléspectateur.

Un monde plus rassurant, ou plus ambigüe ?

Il ne s’agissait pas encore de cibler exactement chaque consommateur en fonction de ses goûts et de ses centres d’intérêt connus, mais d’accompagner une publicité généraliste pour une marque d’automobile. Pour cela, la Suisse romande a été divisée en sept régions, le spot télévisé commençant dans chacune de la même façon, mais se terminant différemment : des journées portes ouvertes étaient annoncées, en indiquant à chaque téléspectateur le concessionnaire le plus proche de son domicile.
Il est probable que beaucoup des clients de Swisscom n’auront pas remarqué, jeudi après-midi, que la fin du spot correspondait à leur région. Et ceux qui l’ont remarqué ont pu penser que le garage conseillé n’était pas ciblé en fonction de sa proximité géographique, mais en raison de la qualité des services qu’il proposait…

Un consentement très mal éclairé

Cette innovation est en effet d’autant plus passée inaperçue que la seule information donnée aux téléspectateurs datait… du printemps dernier (1). L’opérateur Swisscom avait envoyé à ses clients, par courrier postal, deux documents, dont une « déclaration générale sur la protection des données ». L’opérateur informait ses clients qu’il se donnait dorénavant le droit de commercialiser leurs informations à des annonceurs. Celui qui désirait en savoir plus devait se rendre, sur Internet, dans son espace personnel. Là, il devait cliquer sur « mes données », puis sur « utilisation des données », et enfin sur « commercialisation publicitaire de tiers ». Il découvrait alors, dans la rubrique « annonces spécifiques aux groupes cibles » qu’un bouton était activé « par défaut » en vert. Il pouvait alors comprendre que Swisscom s’autorisait d’utiliser toutes les informations dont il bénéficie sur ses clients, et de les vendre au plus offrant, à moins que l’usager ne prenne l’initiative de désactiver cette option volontairement…

En France, des clients de la chaîne Internet MyTF1 ont déjà vu des publicités ciblées de La Poste et d’Orange selon la région où ils habitent. En début d’année, BFM Paris, nouvelle chaîne du groupe SFR, a annoncé son intention de tester également la publicité ciblée. Bientôt, si vous aimez les voyages, vous serez enchantés de découvrir que les fenêtres publicitaires habituelles de votre téléviseur ne vous parlent plus que de cela. En revanche, si vous vous vous intéressez plutôt aux séries américaines, c’est leurs bandes annonces qui s’afficheront sur votre écran. Et si vous regardez régulièrement les reportages relatifs à l’agriculture biologique et à l’écologie, ce sont des marques d’aliments bio qui envahiront vos écrans.
Les chaînes de télévision disposent maintenant de suffisamment d’informations sur nous pour pouvoir nous proposer ce genre de service. Mais est-ce vraiment un service qu’elles nous rendent ?

L’intelligence humaine appauvrie par la réduction des données

Nous savons que la limite d’une intelligence artificielle se trouve dans les données qui lui sont fournies. Plus ces données sont nombreuses et variées, et plus l’intelligence artificielle est capable d’en tirer des informations utiles non seulement pour comprendre le passé, mais aussi pour anticiper l’avenir. A l’inverse, plus elles sont pauvres, et moins cette intelligence est performante. Il n’en va pas autrement pour l’humain. Or après les publicités ciblées, pourquoi la télévision ne proposerait-elle pas aussi des films, des reportages, voire même des magazines d’informations ciblés ? Avec le risque de condamner chaque spectateur à tourner en rond dans ce qu’il connaît de ses goûts et ce qu’il ignore de ses a priori.
La majorité des humains serait alors incitée à penser comme les ordinateurs avant l’invention d’Internet, autrement dit avec les données correspondant à leurs utilisations précédentes.
Ce serait sans doute la première grande victoire de l’intelligence artificielle sur l’intelligence humaine, organisée avec la complicité des marchands de tous poils. Au moment où l’IA devient capable de résoudre des problèmes mieux que les humains grâce à un accès instantané à l’ensemble des informations disponibles sur Internet, elle contribuerait en même temps à réduire les données dont la majorité des humains disposent pour se faire une opinion sur le monde.
Ce devrait être une raison suffisante pour que les démocraties interdisent les publicités ciblées sur les chaînes publiques, et alertent, par des spots, sur les dangers de ces mêmes publicités sur les chaînes privées. N’est-ce pas le rôle de la CNIL et du CSA de s’en saisir ?

1. Journal « Le Temps », 22 septembre 2017.

Téléphone mobile : éduquer à la logique des outils numériques plutôt qu’interdire le terminal

Posté par Serge TISSERON le 24 septembre 2017.

Notre ministre de l’éducation nationale, Jean-Michel Blanquer, a donc décidé d’interdire les Smartphones au collège. Cette mesure, qui apparaîtra probablement « de bon sens » à beaucoup de parents, ne devrait pourtant pas être dissociée d’une autre, l’éducation à la citoyenneté numérique.

Découvrir ce qui se passe derrière l’interface écran

Les penseurs démagogues qui ont prétendu que les adolescents avaient la culture numérique « dans le sang » ont malheureusement fait croire qu’il n’y aurait pas nécessité de mettre en place une éducation à ses outils. Mais l’aisance apparente avec laquelle certains adolescents semblent les gérer cache le fait qu’ils se contentent le plus souvent d’utiliser de façon répétitive et stéréotypée quelques applications simples que les fournisseurs d’accès mettent prioritairement à leur disposition. C’est pourquoi il est urgent d’organiser, dès l’école élémentaire, un enseignement visant à faire comprendre aux enfants ce qui se passe au-delà de l’interface écrans. Quelles sont les modèles économiques des services apparemment gratuits qui nous y sont proposés ? Comment des bataillons d’ingénieurs travaillent-t-il à nous faire aller là où nous n’avions pas prévus, bien que nous n’ayons commis apparemment aucune erreur dans l’organisation de notre parcours ? Comment certains jeux vidéo baissent-ils le niveau de difficultés en fonction des performances du joueur de façon à lui faire croire qu’il apprend très vite et lui donner le désir de continuer ? Bref, il est essentiel d’organiser un enseignement sur la manière dont notre attention est mise au service d’une logique économique vorace, alors même que nous avons seulement l’impression de cultiver notre réseau social ou de nous amuser.

Comprendre comment l’outil de communication guide les échanges

Une seconde série de mesures éducatives devrait concerner la façon dont les particularités propres à chaque outil de communication organisent les modalités de relations qui y sont privilégiées, et donc les contenus qui y sont échangés. En effet, ce n’est pas parce que les adolescents d’aujourd’hui serait plus violents que ceux d’hier que leurs échanges sur Internet basculent si souvent dans l’outrance, la caricature, et la violence verbale. C’est parce que telle est la pente sur laquelle chacun s’engage inévitablement quand il interagit verbalement avec quelqu’un qu’il ne voit pas. La communication quotidienne s’organise en effet pour chaque être humain autour de la perception du visage de l’autre et des mimiques par lesquelles il accompagne à chaque instant la réception de nos propos. Que celle-ci disparaisse et tout se complique.
C’est pourquoi il est conseillé à ceux qui écrivent des lettres de le relire avant de les envoyer, et le conseil est judicieux. Ceux qui échangent par téléphone peuvent se guider sur l’intonation de leur interlocuteur, sauf lorsqu’ils décident de laisser un message sur un répondeur, et la, chacun sait qu’il arrive bien souvent que nous soyons amenés à dire les choses plus brutalement que nous l’avions anticipé, et que nous l’aurions fait si nous avions eu notre interlocuteur en ligne. Ceux qui interagissent sur les réseaux sociaux sont dans une position plus problématique encore. A la brièveté des messages envoyés s’ajoute la difficulté de les nuancer après coup, dans la mesure où notre interlocuteur est souvent déjà en train de nous répondre avant même que nous ne commencions à lever les ambiguïtés que notre premier envoi pouvait contenir.
D’ailleurs, un nombre de plus en plus important de directeurs d’établissements scolaires passent leur lundi matin à séparer des combattants qui s’étaient pourtant quittés bons camarade le vendredi. Que s’est-il passé entre temps ? Simplement le fait que ces camarades du vendredi soir ont prolongé leurs échanges via les réseaux sociaux durant le week-end. Et la logique des outils qu’ils ont utilisés a primé sur leurs propres intentions de communication. Quand on décide de privilégier les phrases courtes, ne nous étonnons pas qu’elles confinent à la caricature. Et quand on est censé répondre quasiment dans la seconde à un message qui vient de nous être envoyé, ne nous étonnons pas non plus que ce soient les comportements d’attaque qui soit privilégiés bien plus que la recherche d’un consensus. Le stress est mauvais conseiller !
Conscients de ce problème, des adolescents réduisent leurs échanges sur les réseaux sociaux à des phrases creuses et/ou convenues. Ils y trouvent certes une réassurance en termes de répétition, mais c’est aussi parce qu’ils sont bien conscients qu’engager des propos plus personnels risquerait rapidement de les faire basculer dans des interactions dont ils perdraient le contrôle.

Eduquer à la citoyenneté numérique

Plutôt que sermonner les adolescents, mieux vaudrait donc les éduquer, en prenant en compte ce qui se passe des deux côtés des écrans : du côté des ingénieurs qui s’activent pour nous faire aller dans le sens qu’ils ont choisi pour nous ; et du côté des usagers tentés de suivre le chemin qui leur est proposé. Si la logique des réseaux sociaux ne favorise ni la compréhension d’autrui, ni la recherche d’un consensus, c’est parce qu’ils ont été conçus dans un autre but : favoriser l’expression des centres d’intérêt et des goûts de chacun afin de nourrir les bases de données de leurs serveurs. Car ces données se monnaient très cher ! Les adolescents qui se quittent bon copains le vendredi se retrouve donc victimes le week-end d’outils numériques qui leur imposent leurs propres lois. Et le problème est qu’ils n’en sont pas conscients !
Il est donc essentiel de mettre en place, dès l’école élémentaire, une éducation à l’usage des outils numériques, à commencer par une compréhension de la façon dont l’utilisation d’un outil de communication, quel qu’il soit, organise le contenu des échanges. À titre d’exemple, il serait très utile d’inviter les enfants, dès le CP, à réfléchir aux enjeux de diverses situations de communication : écrire un texte à un camarade sur une feuille de papier en se réservant la possibilité de le relire avant de l’envoyer ; écrire un texte sur écran et l’envoyer aussitôt écrit ; formuler la même idée dans une communication en face à face ; et formuler enfin la même idée dans une communication menée dos à dos, de façon à ce que les élèves se rendent compte de la façon dont toute situation de communication organise le contenu des messages bien autant que les intentions des locuteurs.
« Médium is message », disait Mac Luhan. Et avec les réseaux sociaux, le médium est conçu pour générer en priorité des formes d’échanges profitables à son seul concepteur. C’est pourquoi l’éducation nationale serait bien inspirée, en 2017, d’écrire la maxime de Mac Luhan sur tous les tableaux noirs, et d’en tirer d’urgence les conséquences en termes d’éducation à la citoyenneté numérique.
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Les dangers de l’alerte du Dr Ducanda

Posté par Serge TISSERON le 17 juin 2017.
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Depuis un mois, le docteur Ducanda, médecin de PMI de son état, endosse le costume du lanceur d’alertes. En mettant en avant le cas d’enfants âgés de 2 à 4 ans passant plus de six heures par jour devant un écran, elle agite le spectre de l’autisme : la surconsommation de télévision produirait des symptômes semblables à ceux de ce handicap. Avec un tel épouvantail, elle n’a pas de peine à convaincre les parents qu’il faut d’urgence réduire la consommation d’écrans de leurs enfants ! Mais la très grande majorité des parents limite déjà cette consommation à des durées bien inférieures, et ceux qui laissent leur enfant six heures par jour devant un écran le laisseraient probablement six heures devant un mur blanc en cas de panne de leur récepteur ! Alors, à quoi et à qui est destiné un tel discours ? A faire accepter, semble-t-il, un certain nombre de propositions qui ne doivent plus rien au point de départ de cette campagne.

Une alerte qui a des précédents

Pour s’en tenir à ces dernières années, trois campagnes successives ont été lancées pour alerter sur les dangers des écrans chez les jeunes enfants. L’année 2001 a vu la création du Collectif Inter associatif Enfance et Médias, le CIEM. Il regroupait plus de 16 associations nationales, familiales, d’éducation populaire, de parents d’élèves, de syndicats d’enseignants, de recherche sur les médias et l’enfance… afin de poser les questions de la vulnérabilité des mineurs faces aux écrans. La seconde campagne est celle que j’ai initiée en 2006, en lançant sur le site yapaka.be une pétition contre les chaînes de télévision spécifiquement dédiées aux enfants de moins de trois ans. Elle a donné lieu au conseil « pas de télé avant trois ans », largement relayé par l’ensemble des médias, mais aussi par le conseil supérieur de l’audiovisuel et le ministère de la santé. En 2008, j’ai lancé dans la continuité la campagne des balises 3/6/9/12 de façon à aider les parents à comprendre comment introduire les différents écrans auprès de leurs enfants, sur quelle durée et à quel moment. Enfin, en 2013, l’Académie des sciences a publié un avis intitulé « L’enfant et les écrans ». Il y était notamment écrit : « Toutes les études montrent que les écrans non interactifs (télévision et DVD) devant lesquels le bébé est passif n’ont aucun effet positif, mais qu’ils peuvent au contraire avoir des effets négatifs : prise de poids, retard de langage, déficit de concentration et d’attention, risque d’adopter une attitude passive face au monde. Les parents doivent être informés de ces dangers. Les pédiatres et les médecins généralistes peuvent jouer un rôle d’alerte important auprès des familles. Ils ne doivent pas hésiter à interroger les parents sur la présence d’un poste de télévision dans la chambre de l’enfant et sur son temps de consommation d’écran ». Quant au paragraphe consacré aux tablettes, il préconisait de limiter leur utilisation aux usages accompagnés, sur des périodes courtes, en complémentarité avec les jouets traditionnels.

En dénonçant l’existence chez les enfants soumis à une surconsommation d’écran de troubles du langage, de l’attention et de la concentration, et de difficultés relationnelles, la pétition lancée par le docteur Ducanda n’innove donc pas vraiment. En revanche, ce qui est certain, c’est que les situations extrêmes qu’elle met en avant et sa référence à l’autisme donnent à son alerte un impact émotionnel considérable… que la suite de son propos ne fait qu’amplifier.

L’épouvantail de l’addiction

Tout d’abord, le docteur Ducanda exhume l’expression « d’addiction à la télévision » des poubelles de l’histoire où elle a été reléguée par l’ensemble des études scientifiques menées depuis trente ans. Elle reçoit évidemment sur ce chemin le soutien de certains addictologues qui rêvent qu’une reconnaissance officielle de cette « nouvelle pathologie » draine vers leurs consultations tous les parents inquiets de voir leurs ados scotchés aux écrans. L’avis de l’Académie de médecine de 2012 et celui de l’Académie des sciences de 2013, qui se sont prononcés contre l’existence d’une telle addiction, ont douché leurs espoirs. Ils en plaçaient aussi beaucoup dans le DSM 5 et là aussi, ils ont été déçus. Une nouvelle chance s’offre à eux avec les jeunes enfants, d’autant plus qu’ils sont assurés de bénéficier du soutien discret du lobby pharmaceutique. La reconnaissance d’une telle pathologie pourrait en effet constituer pour les laboratoires un cheval de Troie qui leur permettrait d’investir dans un second temps le champ des enfants, puis celui des adolescents. Des molécules « anti addictives » sont déjà quasiment prêtes ! Car c’est bien la chimiothérapie, à terme, qui sera appelée à répondre à la question : comment soigner des cohortes d’enfants souffrant d’une soi-disant addiction aux écrans ? L’exemple des abus de la Ritaline dans la prise en charge des troubles du déficit de l’attention montre le risque d’une telle évolution. Autrement dit, les dangers sont assez grands pour que ceux qui affirment qu’il existe une addiction aux écrans chez les bébés le démontrent scientifiquement avant de l’affirmer.

Un silence inquiétant sur l’éducation aux médias

Si le concept d’addiction est lourd de conséquences pour les possibilités de traitement, il l’est tout autant du côté de l’apprentissage de l’auto régulation. Car il porte l’idée du risque de rechute. Vous avez sombré dans une addiction au tabac, à l’alcool, à l’héroïne ? Vous êtes sevré ? N’y touchez plus jamais, ce serait la rechute assurée ! On comprend pourquoi, dans cette optique, la seule réponse apportée aux dangers des écrans est la réduction drastique du temps passé devant eux. Cela revient à les traiter en simples objets toxiques en ignorant que ce sont des outils complexes qui nécessitent une éducation à leurs usages. Cette éducation était au contraire au centre de la campagne du CIEM et de l’avis de l’Académie des Sciences qui s’est accompagné de la publication d’un livret éducatif à destination des enseignants de CM1 et CM2. C’est aussi ce que la campagne des balises 3/6/9/12 formule comme « apprendre à se servir des écrans pour apprendre à s’en passer ». Le problème n’est pas en effet de savoir si les enfants ont besoin d’autres choses que des écrans. La réponse est évidemment oui, et c’est d’autant plus vrai qu’ils sont plus jeunes. Il est de savoir si nous voulons nous donner les moyens pour que nos enfants, demain, sachent éviter leurs dangers et les utiliser à bon escient. Ils ne bénéficieront pas, hélas, des ressources relationnelles des enfants des cadres de la Silicon Valley, qui sauront toujours vers qui se tourner pour apprendre à déjouer les pièges que leurs parents fabriquent à notre intention. C’est pourquoi l’un des rôles de l’école est de proposer cette éducation dès le CM1.

La découverte des orphelinats en Roumanie a montré que les carences affectives et éducatives massives produisent des formes de repli sur soi et d’évitement du regard évocatrices de l’autisme, partiellement régressives sous certaines conditions. Il est évidemment bouleversant de découvrir que de telles situations existent aussi en France, et à domicile ! Mais il serait catastrophique que cette émotion fasse remettre en selle l’idée à ce jour dénuée de toute preuve scientifique de l’existence d’une addiction aux écrans et renoncer à toute visée éducative. Ce serait un désastreux retour en arrière.

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