Autisme virtuel, chronologie d’une épidémie médiatique

Posté par Serge TISSERON le 5 février 2018.

Il est beaucoup question d’autisme virtuel aujourd’hui. Mais d’où vient cette expression ? Pas d’une recherche validée, semble -t-il, mais d’une avalanche de blogs et de vidéo alarmistes qui se valident mutuellement pour créer le buzz.

Tout commence avec un blog publié sur un site orthodoxe roumain

Le 1er Décembre 2013, Marius Teodor Zamfir, coordinateur de la Fondation Centrul Sfântul Mihail pour enfants avec autisme en Roumanie publie un blog sur le site orthodoxe SACCSIV.
https://saccsiv.wordpress.com/2013/12/01/marius-teodor-zamfir-copilul-mic-si-privitul-excesiv-la-televizor-autism-sau-autizare-de-ce-incidenta-este-80-baieti-si-20-fete/
Le document est présenté ainsi (traduction Google pour le roumain) : Voici un message reçu par e-mail ; L’étude est fondée sur l’expérience.
Il est écrit : « … chez les enfants, notamment les enfants de 0-3 ans, la consommation de télévision est très nocive, ce qui, dans la plupart des cas où les enfants ont été autorisés en moyenne plus de 5 heures / jour,  » produit « un retard dans l’apparence, un trouble de développement du langage, des troubles oppositionnels et / ou des comportements, un TDAH sévère ou même l’autisme.  »
La cause de l’autisme est décrite ainsi : « Chez les enfants atteints d’autisme, il existe des dommages neurologiques graves qui impliquent une destruction irréversible de certaines zones du système nerveux, à savoir la destruction des connexions entre les neurones (synapses et axones). La majorité des cas sont dus à une intoxication par des métaux lourds (mercure, aluminium, plomb), l’infection du cerveau (encéphalite, méningite). Dans la plupart des cas, ces situations sont les effets secondaires indésirables de la vaccination excessive chez l’enfant très jeune, combinée avec un système immunitaire affaibli ou développé non correctement. »

Marius Teodor Zamfir explique qu’il est impossible de faire la différence entre les enfants autistes « classiques » et les enfants « autistés » par les écrans :
« Apparemment toutes les évaluations psychologiques initiales et les tests ont confirmé le même diagnostic dans les deux cas  ». La seule différence est la rapidité du processus de récupération : «  2 à 4 ans ou même une vie dans l’autisme classique », « 6 à 18 mois chez les enfants « autistés » par les écrans ».
Il conclut : « Pour plus de 90% des enfants diagnostiqués avec des troubles autistiques, moi et la plupart des spécialistes de ce domaine (aucune précision ici sur des collègues ou des publications, ST), nous avons trouvé comme facteur de survenue des excès de télévision ou d’autres types de réalité virtuelle (smartphones, tablettes, ordinateurs)  ». Il est indiqué ensuite : «  Cet article présente des méthodes et techniques d’intervention et des études de cas. », Mais il ne donne aucune référence.

Le relai Anne-Lise Ducanda

Le 24 novembre 2016, une interview de Marius Teodor Zamfir paraît sur la chaine Trinitas TV, chaine des chrétiens de Roumanie.
https://www.youtube.com/watch?v=Y_kz-65wEok
Puis en février 2017, nouvelles alertes sur la même chaineTrinitas TV. http://ortodoxinfo.ro/2017/02/17/studiu-socant-autizarea-copilului-prin-televizor/

Puis la vidéo de Madame Ducanda datée du 1 mars 2017. Une nouvelle émission de télévision est consacrée à Marius Teodor Zamfir le 7 mars 2017 sur la même chaîne Trinitas TV, sous le titre « Stop autismul virtual ! ». Une autre émission semblable est consacrée au même sujet sur la chaîne DOSAR ROMÂNIA TVR 1. Toujours pas d’article scientifique. Suivent plusieurs autres interventions médiatiques de Madame Ducanda.

Le relai Richard E. Cytowic

L’information est relayée le 29 juin 2017 par Richard E. Cytowic dans Psychology today, sous le titre : « Il y a un nouveau lien entre le temps d’écran et l’autisme. Trop d’exposition, surtout chez les garçons, peut nuire au développement social ».
https://www.psychologytoday.com/blog/the-fallible-mind/201706/there-is-new-link-between-screen-time-and-autism
L’auteur cite d’abord Marius Teodor Zamfir. « En six ans, un psychiatre roumain a été témoin d’une augmentation étonnante des troubles du spectre autistique (TSA) chez les jeunes dans un hôpital pour enfants [2]. » La référence bibliographique en note [2] ne renvoie pas à une publication scientifique, mais à une vidéo datée du 23 juin 2017 où apparait Marius Teodor Zamfir : https://www.youtube.com/watch?v=ZRR3pQ_i42M .
Richard E. Cytowic écrit ensuite : « Étude après étude - plus de 200 au dernier décompte (cette affirmation ne s’accompagne d’aucune référence, ST) – il a été montré que l’exposition à l’écran augmente le risque de dépendance manifeste à l’écran, de TDAH, d’agression et d’anxiété. » Mais par qui cela a -t-il été montré ? Il continue : « Une étude vient de paraître en France sous le titre « Troubles autistiques : symptômes alarmants chez les tout-petits exposés aux écrans  ». Et là, nous trouvons la vidéo de Madame Ducanda, qui est donc présentée comme une « étude ». Et il relaye avec le chiffre donné par Marius Teodor Zamfir : « Le médecin constate que 90% des enfants qui présentent des TSA ont cet Autisme Virtuel  ».

Richard E. Cytowic se passionne. Le 7 juillet 2017, il publie sur le HUFF POST un article intitulé « A Romanian Doctor Says He’s Found A Link Between Screen-Time And Autism ». https://www.huffingtonpost.com/entry/there-is-a-new-link-between-screen-time-and-autism_us_595fbb18e4b08f5c97d0691f. Et là encore, il découvre en France la preuve qui fait défaut en Roumanie : « Une étude vient de paraître en France sous le titre « Troubles autistiques : symptômes alarmants chez les tout-petits exposés aux écrans ». Mais en fait de preuve, c’est encore la vidéo du Docteur Ducanda qui est citée…

Le relai Marilyn Wedge

Marilyn Wedge, thérapeute familial, entre en scène le 15 aout 2017, avec quatre blogs successifs et pratiquement identiques dans lesquels elle expose la « découverte de l’autisme virtuel » sans jamais citer aucune étude :
http://www.marilynwedgephd.com/VirtualAutism.en.html ; https://www.linkedin.com/pulse/virtual-autism-may-explain-explosive-rise-asd-kinesthetic-classroom ; https://heterodox.economicblogs.org/mike-norman-economics/2017/norman-virtual-autism-explosive-asd-diagnoses-marilyn-wedge-phd ; https://www.madinamerica.com/2017/08/virtual-autism-explain-rising-asd-diagnoses/

Elle écrit : « Le Dr Ducanda et le Dr Terrasse ont regardé les enfants qui avaient reçu un diagnostic d’autisme dans les hôpitaux (en France, c’est où les enfants sont généralement diagnostiqués avec des problèmes graves). Ces symptômes ont disparu des enfants un mois après l’élimination de leur temps d’écran. « Autisme virtuel » est le terme qu’elles ont utilisé pour décrire ce phénomène  ».

Le docteur Ducanda peut alors affirmer que des médecins américains utilisent le terme « autisme virtuel » alors que les thérapeutes américains qui utilisent ce terme se réclament de son « étude » qu’elle n’a jamais faite.

La boucle est bouclée.

Le piège de l’addiction aux jeux vidéo

Posté par Serge TISSERON le 7 janvier 2018.

La nouvelle ne réjouira hélas que les laboratoires pharmaceutiques et ceux qui sont assez naïfs pour ne pas comprendre ce qui va maintenant se passer. Depuis plus de 10 ans, la question de ranger les pathologies liées à la pratique excessive du jeu vidéo divise les spécialistes. Mais jusqu’à maintenant, les arguments en faveur de ne pas ranger ces pathologies dans la catégorie des addictions avaient prévalu. En fait, tout dépend des arguments employés.

Un problème de définition

Si on considère que l’existence d’un syndrome de sevrage physiologique et d’un risque majeur de rechute sont des éléments déterminants dans l’addiction, le jeu vidéo n’en fait à l’évidence pas partie. Plusieurs études ont en outre montré qu’il n’existe aucune corrélation entre le fait de jouer beaucoup au jeu vidéo à l’adolescence et le fait d’y jouer à l’âge adulte, et cet argument est apparu suffisamment solide pour qu’en France, l’Académie de médecine en 2012, puis l’Académie des sciences en 2013, se prononcent contre l’existence d’une addiction aux jeux vidéo avant 18 ans.

Mais si on considère que l’élément déterminant consiste dans la difficulté de certains joueurs à limiter leur consommation, et dans la priorité donnée aux jeux sur d’autres activités, il est en effet acceptable de ranger certains joueurs de jeu vidéo dans la catégorie de malades souffrants d’une addiction.

Or c’est la seconde définition qui a prévalu pour l’OMS. Mais pourquoi donc les critères auraient-ils soudain changés ? La réponse est hélas simple : parce que les laboratoires pharmaceutiques pensent avoir mis au point des molécules spécialement ciblées sur les dépressions adolescentes avec comportements compulsifs, ce qui est évidemment le cas chez les joueurs qui vivent le jeu vidéo comme une activité qui laisserait leur vie vide si on les en privait. Tout va dépendre maintenant de la façon dont plusieurs distinctions importantes vont être ou non prises en compte. Car la catégorie de « gaming disorder » créée par l’OMS ne prend pas tous les paramètres en compte, et si on ne s’empresse pas de le faire, le rouleau compresseur de la prescription chimiothérapique risque de se mettre en route.

Addiction ne veut pas dire addictogène

La première distinction concerne la différence entre une activité jugée addictive (ici la pratique du jeu vidéo), c’est-à-dire susceptible de provoquer une addiction, et une activité susceptible d’être développée sur un modèle addictif, mais sans que l’activité elle-même puisse être qualifiée d’addictogène. En effet, il a été montré que les personnes qui ont perdu le contrôle des impulsions, que ce soit sous l’effet d’un trouble mental ou de l’abus de substances toxiques, au premier rang desquels le tabac, peuvent développer diverses addictions à des produits ou à des objets qui ne sont pas réputés addictogènes. A défaut d’une telle distinction, il est à craindre que de nombreux parents s’inquiètent que leur enfant qui joue beaucoup – et pas forcément trop – développe une addiction.

Enfants et adultes, deux situations bien différentes

La seconde distinction qui va devoir être prise en compte concerne la différence entre les enfants et les adultes. Vont-ils être considérés de la même façon, ou non ? Plusieurs arguments plaident en faveur de distinguer l’abus des jeu vidéo dans l’enfance et l’abus des jeu vidéo à l’âge adulte. En effet, si on définit l’addiction comme l’incapacité de contrôler ses impulsions, il est important de prendre en compte le fait que les bases neurologiques du contrôle des impulsions s’établissent à la fin de l’adolescence. L’adolescent a une difficulté physiologique à s’empêcher de faire ce qui lui fait plaisir, même s’il sait que c’est problématique pour lui. Ainsi certains ne quittent pas leur console au risque de voir leurs résultats scolaires chuter. Puis, le plus souvent vers 16 17 ans et au plus tard à 25 ans, la maturation cérébrale achevée permet aux jeunes adultes de contrôler leurs impulsions et de limiter leur consommation.

Tous les médecins, psychologues et psychiatres savent bien que les demandes des parents concernant leurs enfants joueurs sont intarissables. Jusqu’à maintenant, ces spécialistes étaient invités à répondre aux parents à exercer leur autorité parentale et à limiter l’accès aux écrans de leurs rejetons. Ça ne marchait pas si mal, et la preuve en est qu’il existe des adolescentes joueurs excessifs depuis que les jeux vidéo ont été inventés, mais qu’il n’y a pas pour autant d’épidémie de joueurs adultes pathologiques.Les thérapeutes qui promettent de guérir les adolescents joueurs excessifs grâce à une psychothérapie de deux ou trois ans sont pratiquement certains de gagner à tous les coûts ! Il faut donc espérer que le diagnostic «  gaming disorder » ne concerne que les adultes et pas les enfants.

Se soucier des causes et pas seulement des conséquences

Un troisième élément à prendre en compte a été largement démontré par la pratique clinique depuis plus de 10 ans. Les joueurs excessifs sont très souvent dans un comportement de fuite par rapport à des problèmes qu’ils n’envisagent pas de pouvoir affronter. Aujourd’hui, cet élément est largement pris en compte par les psychothérapeutes. Mais si le diagnostic d’addiction venait à être confirmé, la tentation serait grande de ne pas chercher à comprendre de quelle fuite il s’agit. Certains répondront qu’il en est exactement de même pour le fait de basculer dans l’alcoolisme, par exemple à la suite d’un licenciement ou d’une déception affective. Mais les psychothérapeutes savent bien que lorsqu’une personne a sombré dans l’alcoolisme après une déception affective, son alcoolisme n’est pas guéri pour autant lorsqu’elle retrouve un nouveau partenaire. Alors qu’il est au contraire bien habituel que celui qui a sombré dans le jeu vidéo pathologique à la suite d’une déception affective cesse de jouer au moment où il trouve un nouveau partenaire.

Des distinctions écrasées par la chimiothérapie

Si ces trois repères ne sont pas rappelés, nos enfants risquent vite d’être écrasées par la prescription chimiothérapique. Car faire entrer le jeu vidéo pathologique dans la catégorie des addictions ne va évidemment pas démultiplier pour autant le nombre de psychologues, de généralistes, et de psychiatres susceptibles de s’en occuper. En revanche, les laboratoires pharmaceutiques auront tôt fait de convaincre les médecins généralistes qu’une réponse simple peut leur permettre de rassurer rapidement les parents qui amènent leur enfant joueur de jeu vidéo en consultation, pour ne pas dire se débarrasser d’eux : une prescription médicamenteuse remboursée par la sécurité sociale au titre d’une maladie reconnue. Dans moins de cinq ans, nous risquons d’assister à un scandale semblable à celui de la prescription de Ritaline, et pas seulement aux Etats Unis. Certains de ceux qui se réjouissent aujourd’hui de la création du «  gaming disorder » le regretteront sans doute. Il sera trop tard.

Le robot thérapeute de Facebook qui sait vous faire parler

Posté par Serge TISSERON le 2 novembre 2017.

Quand on pense aux différents métiers qui pourraient disparaître du fait de la robotisation, il y a en a un auquel on ne pense en général jamais : le métier de psychothérapeute. Eh bien si ! La preuve en est qu’une entreprise a développé pour le compte de Facebook une intelligence artificielle capable de fonctionner comme psychothérapeute pour les adolescents déprimés. La chose s’appelle Woebot.

Le modèle des thérapies comportementales et cognitives

Son modèle est celui des thérapies comportementales et cognitives (TCC). Comme les thérapeutes appartenant à cette école, il s’adresse aux patients déprimés en essayant de « redresser » les représentations erronées qu’ils sont censés se faire d’eux-mêmes et du monde. Par exemple, si un patient dit : « Personne ne m’apprécie », le thérapeute répond : « Je suis sûr que ce n’est pas vrai, il y a des gens qui vous apprécient, mais vous ne vous en rendez pas compte parce que vous êtes dans un « cycle de pensées négatives ». Réfléchissons ensemble. Il y a bien un domaine dans lequel vous réussissez, etc. » C’est ce qu’on appelle le remodelage cognitif.
A la différence des psychanalystes, ces thérapeutes ne cherchent donc pas à savoir si une raison particulière a pu distordre le jugement du patient. Ils ne prennent pas non plus en compte le transfert, c’est à dire et la façon dont chaque patient appréhende son thérapeute différemment. Pour eux, tous les thérapeutes bien formés sont censés travailler exactement de la même façon et obtenir les mêmes résultats – bien que certains d’entre eux reconnaissent en privé que leur personnalité intervient dans les réponses du patient à la méthode. La théorie prescrit d’éliminer au maximum les interférences liées aux relations humaines. Le thérapeute n’est rien et le protocole est tout. Les TCC ont en cela remis à la mode la méthode du Docteur Coué : « Levez-vous chaque matin en vous disant : « je suis quelqu’un de bien » et vous vous sentirez de mieux en mieux ». L’objectif est d’inviter le patient à adopter une vision plus positive de son quotidien. Cela marche quand il se le dit à lui-même, et aussi quand c’est un robot qui le lui dit !
Une étude menée auprès de 70 étudiants répartis en deux groupes, dont les résultats ont été publiés en juin (The Journal of Medical Internet Research Mental Health), montre que des échanges menés avec Woebot pendant 15 jours sont plus efficaces que la consultation d’un e-book. La comparaison n’a pas été menée avec un thérapeute réel. Le but était seulement de voir ce qui peut pallier le mieux au manque de thérapeutes, pas de démontrer qu’il faudrait en augmenter le nombre. Cela est en effet exclu pour diverses raisons, dont la budgétaire n’est pas la moindre…

Un robot peut-il être un bon thérapeute ?

Au risque d’étonner, oui, et dans certains cas, un robot peut même être un meilleur thérapeute qu’un humain ! Cela a été démontré aux États-Unis pour les militaires coupables ou honteux d’actes de guerre ayant entraîné la mort de civils innocents. Un avatar numérique sur un écran, appelé « Sim Coach », recueille leurs confidences plus efficacement qu’un humain. Tout d’abord, derrière l’écran de son ordinateur ou de son téléphone, la peur d’être jugé s’estomperait. Il serait plus facile de parler à un algorithme. Par ailleurs, l’avatar n’a jamais de mimiques d’étonnement, et encore moins de réprobation. Il ne court donc pas le risque de renvoyer à son insu au patient la culpabilité ou la honte. C’est dans l’absence d’interférences humaines, c’est-à-dire de projections du thérapeute sur le patient et du patient sur le thérapeute, que résiderait la plus grande efficacité du robot. Mais un tel échange est-il bien vierge de toute projection ? Si celles qui concernent la gêne ou la honte à aborder certains sujets s’estompent, il semble bien que d’autres apparaissent, non moins problématiques…

L’effet Elisa

L’informaticien Joseph Weizenbaum a écrit, dans les années 1960, un programme, baptisé Eliza, qui simulait un psychothérapeute rogerien. Le patient utilisait un clavier pour parler à la machine et celle-ci lui répondait sur un écran. Le programme consistait à reformuler les affirmations de l’interlocuteur sur un mode interrogatif, ou bien à extraire de son affirmation quelques mots qu’il recombinait autrement. Quand Eliza ne trouvait rien dans la phrase précédente qui lui permette de construire une réponse plus adaptée, il écrivait « Je comprends… ». Joseph Weizenbaum se rendit compte que beaucoup d’utilisateurs de cette machine devenaient de plus en plus dépendants émotionnellement de leur relation avec Eliza. Et en plus, ils avaient beau avoir conscience des limites de la programmation d’Eliza, ils ne pouvaient pas s’empêcher de penser que la machine se préoccupait d’eux. Comme le déclara Joseph Weizenbaum, de courtes interactions avec ce programme informatique relativement simple étaient capables d’induire des pensées délirantes chez des personnes pourtant normales ! Les usagers étaient frappés de « dissociation cognitive ». Or si Eliza était capable de tels effets, la relation que nous aurons de plus en plus avec les robots va mobiliser des projections et des croyances bien plus considérables encore.

La capture des données

Mais pourquoi Facebook s’est-il lancé dans cette aventure ? Est-ce parce que la firme a pris conscience de la misère psychologique de beaucoup d’adolescents ? Mais si c’était le cas, pourquoi n’aurait-elle pas décidé de financer l’ouverture de centres de consultations et de prise en charge des souffrances étudiantes sur les campus ? Il suffit ici de rappeler le modèle économique de Facebook pour le comprendre. Cette entreprise vit de la capture des données personnelles de ses usagers qu’elle utilise ou qu’elle revend. Cela assure déjà Woebot de bénéficier de beaucoup d’informations pour poser les bonnes questions à ceux qui décident de l’utiliser : il exploite tout ce que son utilisateur a mis de lui sur Facebook, ou que ses proches ont mis sur lui. Mais les confidences qui lui sont faites constituent en même temps autant de nouvelles données personnelles que Facebook va pouvoir exploiter. Autrement dit, Woebot n’est finalement qu’un râteau plus fin qui va permettre à Facebook de ratisser bien mieux nos données les plus intimes, au risque même d’y agréger des données médicales qui devraient rester confidentielles. Et que va faire Woebot si un étudiant lui confie participer à des viols collectifs ? Et qui sera responsable s’il apparaît que l’utilisation de Woebot aggrave la santé mentale d’un patient ?

Il y a une quinzaine d’années, une publicité pour une grande marque japonaise de produits numériques (Toshiba si ma mémoire est bonne) montrait un samouraï s’approcher d’une geisha qui esquissait un geste de refus en répétant deux fois : « Arrète (suivi du nom de la marque) ». Puis cette image disparaissait et on voyait un écran sur lequel il était écrit : « Rien n’arrête (et le nom de la marque) ». Facebook ne fera évidemment jamais une telle publicité, et pourtant elle correspondrait exactement au viol de nos données personnelles que réalise à son bénéfice le petit soldat Woebot…

4 octobre 2017 : les noces prometteuses de la résilience individuelle et de la résilience collective

Posté par Serge TISSERON le 5 octobre 2017.

Le 4 octobre 2017, dans les salons de l’hôtel de ville de Paris, Madame Hidalgo, maire de Paris, a lancé le plan « Paris ville résiliente » soutenu par la fondation Rockefeller. Les conflits de qui avaient jusque-là bloqué une évolution que Londres avait entreprise dès 2005 se sont donc trouvés aplanis par la manne financière. Boris Cyrulnik, invité à la rencontre, a assuré la convergence absolue des mots et des concepts de la résilience collective avec ceux de la résilience individuelle. Mais est-ce si sûr ?

Paris, territoire résilient

La résilience sociétale prétend s’appuyer sur trois piliers. Le premier est constitué par les habitants eux-mêmes, en prévoyant notamment la création d’une réserve de citoyens volontaires formés et mobilisables en cas de crise majeure, mais aussi au quotidien, et en impliquant les habitants dans les choix locaux, ce qui avait été demandé depuis la création du Conseil Consultatif des Familles sous la première mandature socialiste à la mairie de Paris, mais qui s’était toujours opposé à l’hostilité des fonctionnaires en place. Le second pilier réside dans des infrastructures aménagées pour répondre aux grands défis du XXIe siècle, au premier plan desquels le réchauffement climatique (rien ne semble avoir été prévu concernant les centrales nucléaires qui se trouvent sur la Seine en amont de Paris). Enfin le troisième pilier concerne la gouvernance censée mobiliser l’intelligence collective et adapter son fonctionnement de façon collaborative avec les territoires environnants, notamment ruraux.

La résilience individuelle a aussi son trépied théorique, mais il est bien différent. Le concept, né dans les années 1960 aux Etats Unis et popularisé en France par les publications de Boris Cyrulnik, associe sous son influence, sur le territoire national, trois caractères fondamentaux. Tout d’abord, elle concerne exclusivement les traumatismes, ou si on préfère les chocs, en refusant d’envisager au même titre la possibilité d’une résilience face aux stress chroniques. Ce point fut l’objet d’âpres discussions lors du premier colloque sur la Résilience à Paris, où Boris Cyrulnik insista beaucoup pour exclure les stress du champ de la résilience, et même pour réduire l’usage du mot aux situations de traumatismes extrêmes. Ensuite, la résilience individuelle est définie comme la capacité de se reconstruire après un traumatisme en se faisant une « vie meilleure », ce qui exclue la possibilité de définir la résilience comme une résistance au traumatisme. Là aussi, ce point a été affirmé avec énergie dès le début. Enfin, la capacité de résilience de chacun étant censé relever essentiellement d’un entourage psychoaffectif précoce favorable, l’idée qu’on puisse apprendre la résilience apparaît absolument saugrenue aux tenants de la résilience individuelle.

Des divergences majeures

Or ce sont justement ces trois postulats que la résilience sociétale bat totalement en brèche. Tout d’abord, elle est définie comme la capacité des personnes, entreprises et systèmes au sein d’une ville à survivre, s’adapter et se développer quelles que soient les types d’événements chroniques et de crise aiguë qu’ils subissent. Les éléments de stress chronique comme la pauvreté, la malnutrition, les difficultés de logement, ou encore la pollution, y ont donc largement leur place.

Ensuite, la résilience dans sa définition collective intègre quatre dimensions d’importance équivalente : se préparer aux situations catastrophiques en les anticipant autant que faire se peut, tout en sachant que la catastrophe se présentera toujours avec des caractéristiques qui ne peuvent pas être toutes anticipées ; résister aux chocs, ; se reconstruire après eux de façon à assurer une meilleure résilience face aux aléas ultérieurs ; et enfin résorber les effets des traumatismes, ce qui implique une action auprès des victimes, en valorisant notamment leur capacité de se prendre en charge elles-mêmes et de changer collectivement leur destin.

Si on compare ces quatre caractéristiques à la définition de la résilience individuelle, on s’aperçoit de deux divergences majeures. D’une part, du point de vue des tenants de la résilience individuelle, la capacité de résister aux chocs ne fait pas partie de la résilience, alors qu’elle en est une composante essentielle dans la définition de la résilience collective. Et d’autre part, pour les tenants de la résilience individuelle, la capacité d’apprendre la résilience n’a pas de sens, alors qu’elle joue un rôle préventif majeur dans la définition de la résilience collective.

Aplanir les divergences, ou les faire oublier ?

On voit que les divergences entre la définition de la résilience individuelle et celle de la résilience collective ne sont pas minces : sur la place du stress chronique, sur la capacité de résister à un choc comme élément à part entière de la résilience, et sur la possibilité de l’apprendre. Leurs acteurs sont évidemment poussés à se rapprocher par des considérations stratégiques. Mais comment les tenants de la résilience individuelle made in France vont-ils faire évoluer sa définition dans les mois et les années qui viennent, afin de rendre possibles des noces financièrement et médiatiquement prometteuses ? Au bout du compte, c’est probablement enfin une définition moins restrictive qui s’annonce. Il était temps. Mais comment se fera ce changement ? La tentation sera grande, pour les partisans de la résilience individuelle, de faire oublier ce qui leur a servi de boussole pendant quinze ans en se retranchant derrière la vague et commode affirmation que « les mots évoluent ». C’est bien parce qu’ils évoluent qu’il nous faut garder la mémoire des définitions que nous leur avons données par le passé, afin de témoigner des raisons pour lesquelles nous avons changé d’avis ! Il serait dommage qu’un vrai débat théorique n’accompagne pas ce changement inéluctable. La définition de la résilience individuelle, en France, a été trop longtemps dominée par des a priori. La mémoire des erreurs passées contribue aussi aux capacités de résilience !

Publicités ciblées, bêtise assurée : interdisons-les !

Posté par Serge TISSERON le 24 septembre 2017.

Vous avez un chat ? Vous recevrez bientôt sur votre récepteur de télévision, dans la plage horaire dédiée aux publicités, de nombreuses annonces vous invitant à acheter de la nourriture pour chat. Si vous avez un chien, vous aurez en revanche des publicités vous incitant à acheter de la nourriture pour chien. C’est ce qu’on appelle la publicité ciblée. La Suisse vient d’avoir la première démonstration de l’efficacité du système. Jeudi 21 septembre après-midi, à 16 heures 07, Swisscom a diffusé une publicité ciblée en fonction du lieu d’habitation de chaque téléspectateur.

Un monde plus rassurant, ou plus ambigüe ?

Il ne s’agissait pas encore de cibler exactement chaque consommateur en fonction de ses goûts et de ses centres d’intérêt connus, mais d’accompagner une publicité généraliste pour une marque d’automobile. Pour cela, la Suisse romande a été divisée en sept régions, le spot télévisé commençant dans chacune de la même façon, mais se terminant différemment : des journées portes ouvertes étaient annoncées, en indiquant à chaque téléspectateur le concessionnaire le plus proche de son domicile.
Il est probable que beaucoup des clients de Swisscom n’auront pas remarqué, jeudi après-midi, que la fin du spot correspondait à leur région. Et ceux qui l’ont remarqué ont pu penser que le garage conseillé n’était pas ciblé en fonction de sa proximité géographique, mais en raison de la qualité des services qu’il proposait…

Un consentement très mal éclairé

Cette innovation est en effet d’autant plus passée inaperçue que la seule information donnée aux téléspectateurs datait… du printemps dernier (1). L’opérateur Swisscom avait envoyé à ses clients, par courrier postal, deux documents, dont une « déclaration générale sur la protection des données ». L’opérateur informait ses clients qu’il se donnait dorénavant le droit de commercialiser leurs informations à des annonceurs. Celui qui désirait en savoir plus devait se rendre, sur Internet, dans son espace personnel. Là, il devait cliquer sur « mes données », puis sur « utilisation des données », et enfin sur « commercialisation publicitaire de tiers ». Il découvrait alors, dans la rubrique « annonces spécifiques aux groupes cibles » qu’un bouton était activé « par défaut » en vert. Il pouvait alors comprendre que Swisscom s’autorisait d’utiliser toutes les informations dont il bénéficie sur ses clients, et de les vendre au plus offrant, à moins que l’usager ne prenne l’initiative de désactiver cette option volontairement…

En France, des clients de la chaîne Internet MyTF1 ont déjà vu des publicités ciblées de La Poste et d’Orange selon la région où ils habitent. En début d’année, BFM Paris, nouvelle chaîne du groupe SFR, a annoncé son intention de tester également la publicité ciblée. Bientôt, si vous aimez les voyages, vous serez enchantés de découvrir que les fenêtres publicitaires habituelles de votre téléviseur ne vous parlent plus que de cela. En revanche, si vous vous vous intéressez plutôt aux séries américaines, c’est leurs bandes annonces qui s’afficheront sur votre écran. Et si vous regardez régulièrement les reportages relatifs à l’agriculture biologique et à l’écologie, ce sont des marques d’aliments bio qui envahiront vos écrans.
Les chaînes de télévision disposent maintenant de suffisamment d’informations sur nous pour pouvoir nous proposer ce genre de service. Mais est-ce vraiment un service qu’elles nous rendent ?

L’intelligence humaine appauvrie par la réduction des données

Nous savons que la limite d’une intelligence artificielle se trouve dans les données qui lui sont fournies. Plus ces données sont nombreuses et variées, et plus l’intelligence artificielle est capable d’en tirer des informations utiles non seulement pour comprendre le passé, mais aussi pour anticiper l’avenir. A l’inverse, plus elles sont pauvres, et moins cette intelligence est performante. Il n’en va pas autrement pour l’humain. Or après les publicités ciblées, pourquoi la télévision ne proposerait-elle pas aussi des films, des reportages, voire même des magazines d’informations ciblés ? Avec le risque de condamner chaque spectateur à tourner en rond dans ce qu’il connaît de ses goûts et ce qu’il ignore de ses a priori.
La majorité des humains serait alors incitée à penser comme les ordinateurs avant l’invention d’Internet, autrement dit avec les données correspondant à leurs utilisations précédentes.
Ce serait sans doute la première grande victoire de l’intelligence artificielle sur l’intelligence humaine, organisée avec la complicité des marchands de tous poils. Au moment où l’IA devient capable de résoudre des problèmes mieux que les humains grâce à un accès instantané à l’ensemble des informations disponibles sur Internet, elle contribuerait en même temps à réduire les données dont la majorité des humains disposent pour se faire une opinion sur le monde.
Ce devrait être une raison suffisante pour que les démocraties interdisent les publicités ciblées sur les chaînes publiques, et alertent, par des spots, sur les dangers de ces mêmes publicités sur les chaînes privées. N’est-ce pas le rôle de la CNIL et du CSA de s’en saisir ?

1. Journal « Le Temps », 22 septembre 2017.

Cliquez sur chacune de ces bannières pour accéder aux sites correspondants

jeu des 3 figures
3-6-9-12

Catégories

Actualités

Adolescence

culture

education

Jeux vidéo

Nouveaux médias

Archives