La répression policière favorise la transformation de la colère légitime en colère excluante

Par Serge TISSERON | novembre 1, 2026 | Actualités, Citoyenneté, Violence

Les manifestations de ce mois d’octobre semblent avoir partagé le France en deux : entre ceux qui sont en colère et ceux qui ont peur. Mais sont-ils si différents ? La colère est d’abord une revendication de dignité. « On ne m’écoute pas, on me traite avec mépris. » C’est une façon de réagir à une situation que l’on perçoit comme une agression psychique. La peur, elle, répond au risque d’une agression physique. Contrairement à celui qui est en colère, celui qui a peur se cache, jusqu’au moment où, sans jamais hausser la voix, il peut apporter son vote à un parti extrémiste qui promet de déchainer, sans limite aucune, les « forces de l’ordre » contre les « fauteurs de troubles ». L’homme qui a peur est souvent bien plus dangereux que l’homme qui est en colère parce qu’il délègue sa colère à d’autres, et renonce ainsi à tout moyen de la contrôler.

La peur et la colère sont également contagieuses, mais différemment. La peur dissout les liens et enferme chacun sur la préservation de sa personne et de ses intérêts. Elle disperse : chacun pour soi. La colère, elle, se vit mieux en groupe. Sa légitimité en est renforcée. Elle permet de se sentir moins seul. Le problème est qu’elle confirme toujours ceux qui s’y abandonnent dans la certitude d’être dans leur bon droit. Et c’est là qu’il est essentiel de distinguer entre deux formes de colère que tout oppose. L’une est portée par une revendication de dignité, limitée par la préoccupation de ne pas attenter à la dignité d’autrui. Elle fonde un plaisir, celui de se sentir reconnu dans ses exigences par la multitude. L’autre colère, beaucoup plus archaïque, repose sur une exaltation de toute-puissance. « Je leur montrerai qui est le plus fort. » C’est cette colère qui engendre et valorise la violence. Elle ne s’arrête pas à la dignité d’autrui, elle la piétine.  Et lorsqu’elle s’accompagne de la conviction de tenir votre ennemi en votre pouvoir absolu, vous avez la barbarie. Tout être humain est partagé entre ces deux colères, et il dépend souvent des situations qu’il bascule dans l’une ou l’autre.

 Le 15 octobre, puis le 17 octobre, dans la rue, ce ne sont pas deux jeunesses, ou deux populations qui se sont retrouvées, ce sont deux formes de colères, et les deux ont hélas concerné autant les manifestants que les forces de l’ordre. Parmi les manifestants, certains sont venus portés par le seul désir de montrer leur puissance destructrice : beaucoup d’entre eux ont renoncé depuis longtemps à obtenir tout reconnaissance de leur dignité par les pouvoirs publics. Par leurs pillages et leurs vols, ils ont tenté d’obtenir une reconnaissance par la seule instance dont ils l’attendent encore, celle de leurs pairs sur les réseaux sociaux. A l’autre extrême, d’autres sont venus avec le sentiment qu’une extrême violence institutionnelle pèse sur eux, mais désireux, quoi qu’il arrive, de s’en tenir à leur désir d’être entendus par les pouvoirs publics.

Mais nous n’avons vu jusqu’ici que la moitié du problème. Car la colère de dignité et la colère de toute puissance se sont retrouvées autant chez les humains chargés du maintien de l’ordre que chez les manifestants. Le 14 octobre, deux heures avant le rassemblement prévu place de la Bastille, et à deux kilomètres de celle-ci, c’est-à-dire hors de tout périmètre justifiant un contrôle, j’ai assisté à une scène n’ayant pas d’autre explication que le désir d’humilier.  Devant le 19 de la rue de Montreuil, une voiture de police s’est arrêtée brutalement au milieu de la rue et les policiers qui en sont descendus ont obligé quatre adolescentes qui marchaient sur le trottoir à s’assoir par terre et à vider leur sac à main sur le sol. Une voiture bloquée qui s’apprêtait à contourner le véhicule de police qui bloquait la circulation s’est vu interdire de le faire, sans raison. La colère de toute puissance de celui qui tient le pouvoir peut être glacée, mais lorsque l’espoir de faire reconnaitre sa dignité est perdu, seule subsiste le désir de vengeance. Rappelez-vous de Monte Cristo. Et que dire de ces policiers qui enlevaient leurs pancartes à des ados, avec pour seule intention de les humilier, car les slogans concernés ne risquaient vraiment pas de troubler l’ordre public. Avec pour conséquence de transformer leurs inscriptions souvent très personnelles (et parfois facétieuses) en un cri repris par tous :   « Tout le monde hait la police ». Certains comportements policiers, comme les tirs tendus et les matraquages de lycéens au sol, ne peuvent pas s’expliquer non plus autrement que par la jouissance d’une excitation qui ne sent aucun frein à l’exercice de son pouvoir. Alors, parmi les lycéens venus avec pour seul objectif la défense de leur dignité et le désir d’être entendus, combien d’entre eux sont repartis avec la rage ? Ils ne reviendront peut être pas manifester, mais se souviendront de cela au moment de voter.

Et c’est là qu’un autre danger guette la démocratie. De tout temps, des leaders politiques ont tenté de manipuler la colère des populations. Le mécanisme est toujours le même : reconnaitre la validité de la colère, et désigner une catégorie de la population comme responsable de tous les maux des autres : les juifs, les musulmans, les riches… Autrement dit, les partis populistes transforment une revendication de colère légitime en une colère excluante. Avec pour conséquence que des individus qui pouvaient jusque-là s’interdire des actes de colère agressifs envers certains de leurs semblables se sentent libérés de cette préoccupation par l’autorité de leur groupe. La rhétorique populiste provoque une régression psychique, de la colère de dignité à la colère d’exclusion, qui s’accompagne d’une régression démocratique, vers un régime autoritaire.