Après avoir été longtemps ignorée par les chercheurs, l’importance des facteurs sociaux dans les inégalités face aux écrans commence à être prise en compte. Et le bilan est accablant. Trois facteurs majeurs d’inégalité ont été identifiés : le niveau culturel de la mère, les conditions de vie et leurs conséquences à la fois sur les jeunes enfants et les adolescents, et enfin l’existence de règles familiales autour des usages numériques.
Le niveau d’instruction de la mère
En utilisant une technologie de reconnaissance vocale pour mesurer objectivement l’exposition aux écrans, plutôt que en outre des déclarations parentales, une étude australienne a montré que la majorité des nourrissons et des jeunes enfants dépassent les recommandations sur le temps d’écran, que ce temps d’écran augmente avec l’âge, et que les enfants dont la mère a un niveau d’instruction plus élevé sont exposés en moyenne 1 h 43 de moins par jour que ceux issus de milieux moins favorisés (Brushe et al., 2023). Une différence de genre apparaît également à 6 mois : les filles y sont alors très légèrement plus exposées que les garçons, même si cet écart tend à se réduire avec l’âge.
Les enfants dont la mère a un faible niveau culturel sont non seulement plus exposés, mais aussi moins accompagnés dans leur développement. Cet accompagnement moindre concerne d’abord la lecture, dont on sait l’importance dans la construction de la mémoire évènementielle et des repères narratifs, qui jouent eux-mêmes un rôle essentiel dans la structuration de la pensée. Puis, plus tard, ces enfants sont également moins accompagnés dans la découverte des outils numériques et l’utilisation des jeux vidéo. Ils ne bénéficient pas de l’accompagnement souvent assuré par les mères dans les milieux sociaux favorisés pour mettre leur première vidéo ou leur première photographie sur Internet, et aussi pour découvrir le droit à l’intimité et le droit à l’image : le premier permet à chacun de décider d’être ou non photographié ou filmé, tandis que le second concerne la liberté dont bénéficie chacun de décider de l’utilisation possible de son image, notamment pour ce qui concerne le fait de la mettre sur Internet. Or cette éducation est fondamentale pour savoir ensuite comment gérer l’exposition de soi sur les réseaux sociaux.
Influence des conditions de vie sur les pratiques des jeunes enfants
Tout d’abord, dans les milieux défavorisés, l’espace domestique est souvent réduit. Lorsque les parents allument la télévision pour se distraire, il est difficile de tenir les jeunes enfants à distance. Un couple vivant avec un bébé dans une seule pièce ne peut guère empêcher celui-ci d’être exposé à l’écran dès lors que les parents l’utilisent pour leur propre détente, avec des conséquences sur le sommeil (Helm & Spencer, 2019).
Une étude menée par Common Sense Media aux États-Unis en 2020[1] met en lumière l’ampleur des inégalités socio-économiques et culturelles dans la durée de l’exposition des enfants aux écrans. Les enfants de foyers à faibles revenus[2] passent en moyenne près de deux heures de plus par jour devant les écrans que ceux de foyers aisés (3h48 contre 1h52).
En outre, l’écart de temps d’écran selon le revenu, la race et l’ethnicité s’est considérablement creusé. En 2011, cet écart n’était que de 40 minutes par jour ; en 2017 il était passé à 1h39 ; en 2020 il atteint 1h56[3]. Or pour chaque heure où la télévision fonctionne, les interactions parent-enfant diminuent en moyenne de 52 minutes, selon une vaste étude menée en 2006 auprès de 1712 enfants américains (Vandewater et al., 2006).
Du côté des jouets disponibles à l’enfant, les différences entre milieux sociaux sont également massives. Non pas parce que les jouets manqueraient nécessairement dans les familles défavorisées, mais parce que les adultes disponibles physiquement et psychologiquement pour accompagner l’enfant dans sa découverte du monde y sont souvent moins présents. Or l’accompagnement joue un rôle déterminant dans les effets de l’exposition aux écrans : il peut en atténuer les conséquences ou, au contraire, amplifier la solitude de l’enfant face aux images. Là où une mère seule aux revenus modestes n’a parfois d’autre choix que de laisser son enfant devant la télévision, les parents plus aisés peuvent recourir à une garde d’enfants pour prendre le relais. En outre, les enfants de milieu favorisé peuvent être encouragés dans le choix du type d’écran qu’ils regardent. C’est ainsi qu’une étude portant sur des enfants de 9 à 13 ans ne montre pas de différence dans les temps d’écran entre ceux qui appartiennent à une famille aisée et ceux qui appartiennent à une famille modeste (notamment pour les activités autres que la télévision), mais une différence dans le type d’usage : les enfants de milieux favorisés utilisent davantage les écrans à des fins éducatives et de développement de compétences, tandis que les enfants de milieux modestes les utilisent davantage à des fins récréatives (Mollborn et al., 2022).
Influence des conditions de vie sur les pratiques des adolescents
Le réseau social des enfants issus de milieu populaire est numériquement plus restreint, et surtout plus homogène, ce qui assure une moindre productivité des usages ultérieurs car c’est la diversité qui est le garant d’un usage productif (Granjon, 2009). Les enfants issus de milieu populaire ont également plus tendance à activer les liens forts de proximité plutôt que les rencontres (Bastard, 2018). Autrement dit, ces réseaux sont moins pour eux un outil d’ouverture qu’un espace de confirmation d’une place sociale attribuée par des liens affinitaires et des goûts partagés
De façon générale, les adolescents de milieux défavorisés sont davantage affectés négativement par l’usage des technologies numériques (Bohnert & Gracia, 2023). La précarité économique accroît le risque d’utilisation problématique des médias sociaux à un niveau individuel, tandis que les relations familiales et un mode de vie sain en protègent (Lu, 2026). Une comparaison des pratiques selon les territoires a également montré que les inégalités en matière d’éducation, l’adoption de valeurs laïques (c’est-à-dire l’abandon des pratiques religieuses) et les inégalités entre les sexes sont des facteurs prédictifs d’un risque national accru d’usage problématique des écrans (Lu, 2026).
L’existence de règles familiales autour des usages numériques
L’étude Elfe de 2024 montre que le fait de prendre les repas sans télévision est associé à de meilleurs scores de raisonnement verbal à deux ans, ainsi qu’à des performances cognitives supérieures à trois ans et demi, puis à cinq ans (Yang et al., 2024). En somme, l’une des recommandations que j’avançais dès 2008 se trouve aujourd’hui confirmée par plusieurs travaux de grande ampleur : il est essentiel d’échanger avec les enfants sur ce qu’ils voient et font avec les écrans, et le repas pris sans écrans est un moment privilégié pour cela.
Enfin, les enfants les mieux à même de se protéger des risques du numérique sont ceux qui sont informés de la façon dont les algorithmes sont conçus pour les retenir toujours plus longtemps, leur soustraire toujours plus de données personnelles et les faire acheter toujours plus d’objets réels ou virtuels. Or, là encore, les disparités sociales sont considérables : les parents qui ne sont pas capables de réaliser cette expertise sont évidemment dans l’incapacité d’en faire bénéficier leurs enfants.
BASTARD, I. (2018). Quand un réseau confirme une place sociale : l’usage de Facebook par des adolescents de milieu populaire. Réseaux, n° 208-209, p. 121-145.
BOHNERT, M. & GRACIA, P. (2023). Digital use and socioeconomic inequalities in adolescent well-being: Longitudinal evidence on socioemotional and educational outcomes. Journal of Adolescence, 95(6), 1179-1194. https://doi.org/10.1002/jad.12193
BRUSHE, M. E., LYNCH, J. W., MELHUISH, E., REILLY, S., MITTINTY, M. N. & BRINKMAN, S. A. (2023). Objectively measured infant and toddler screen time: Findings from a prospective study. SSM – Population Health, 22, 101395.
GRANJON, F. (2009). Inégalités numériques et reconnaissance sociale. Des usages populaires de l’informatique connectée. Les Cahiers du numérique, vol. 5, n° 1, p. 19-44.
HELM, A. F. & SPENCER, R. M. C. (2019). Television use and its effects on sleep in early childhood. Sleep Health, 5(3), 241–247.
LU, Z. (2026). Mapping adolescent problematic social media use patterns across 41 countries/regions: A multilevel latent class analysis with social determinants. Addictive Behaviors, 172, 108523.
MOLLBORN, S., LIMBURG, A., PACE, J. & FOMBY, P. (2022). Family socioeconomic status and children’s screen time. Journal of Marriage and Family, 84(4), 1129-1151.?
VANDEWATER, E. A., BICKHAM, D. S. & LEE, J. H. (2006). Time Well Spent? Relating Television Use to Children’s Free-Time Activities. Pediatrics, 117(2), e181–e191.
YANG, S., SAÏD, M., PEYRE, H., RAMUS, F., TAINE, M., LAW, E. C., … & BERNARD, J. Y. (2024). Associations of screen use with cognitive development in early childhood: the ELFE birth cohort. Journal of Child Psychology and Psychiatry, 65(5), 680–693.
[1] The Common Sense Census: Media Use by Kids Age Zero to Eight, Common Sense Media, 2020. https://www.commonsensemedia.org/sites/default/files/research/report/2020_zero_to_eight_census_final_web.pdf (consulté le 29/04/2026).
[2] Les seuils de revenus utilisés dans ce rapport sont : pour les revenus faibles, moins de 30 000 $/an ; pour les revenus élevés, plus de 75 000 $/an.
[3] Ces mêmes chiffres (3h48 / 1h52) ont été repris et confirmés dans le Common Sense Census 2025 avec un seuil de bas revenus élevé à 50 000 $/an. https://www.commonsensemedia.org/sites/default/files/research/report/2025-common-sense-census-web-2.pdf

