Le fœtus et l’IA : ou comment le droit des machines questionne (aussi) le droit des femmes à l’avortement

par | 10 mai 2025 | Blog, Droits, Éthique, Intelligence Artificielle, Technologies

La question des droits et devoirs respectifs des robots et des humains deviendra de plus en plus présente au fur et à mesure que l’intelligence artificielle aura la capacité de simuler nos fonctions supérieures : identification de ses interlocuteurs, attachement nécessaire à son propriétaire légitime pour privilégier ses demandes sur celles des rencontres de passage, reconnaissance d’une nationalité, etc. Quelques-unes de ces questions ont déjà été soulevées à propos de la nationalité saoudienne du robot Sofia, et aussi lorsqu’il a été question de droits possibles des robots alors que ceux des animaux dont nous nous nourrissons tous les jours sont bien peu pris en compte.

Une  étrange coïncidence

Mais c’est la concomitance inattendue de deux événements qui m’a le plus interrogé. Le 11 juin 2022, l’ingénieur en informatique Blake Lemoine, employé par Google pour entraîner un modèle de chatbots appelé LaMDA (pour Language Model for Dialogue Applications), a publié la retranscription d’une discussion qu’il avait eue avec la machine, prouvant à ses yeux qu’elle était dotée de « sentience », autrement dit qu’elle était douée de sensibilité. Selon son employeur, il aurait même tenté d’employer un avocat pour représenter les intérêts de l’IA et éviter qu’elle soit débranchée, ce qu’elle disait redouter par-dessus tout. Sans surprise, il a été aussitôt mis à pied. Google n’aime pas ce qui peut faire peur…

Treize jours plus tard, le 24 juin 2022, la Cour suprême américaine annulait l’arrêt Roe vs. Wade et décrétait que le droit à l’avortement n’était pas un droit constitutionnel. Cette décision renvoie à chaque Etat la décision d’autoriser, ou non, l’avortement sur son territoire.

Apparemment, ces deux événements n’ont rien à voir entre eux. Pourtant, ils posent chacun la même question dans deux domaines différents. D’un côté, à partir de quel moment une machine peut-elle être considérée comme ayant une conscience, ce qui lui donnerait le droit de bénéficier des mêmes services qu’un humain pour défendre ses droits ? Et d’un autre côté, à partir de quel moment un futur humain peut-il être considéré comme possédant déjà le statut d’être humain, ce qui aurait pour effet de rendre coupable de meurtre toute interruption de grossesse, quel que soit l’âge de l’embryon?

Spécificités de l’humain

Ce qui donne de l’actualité au rapprochement de ces deux questions, ce n’est pas seulement le fait qu’elles se posent de façon simultanée. C’est que l’une et l’autre interrogent la spécificité de l’humain par rapport au non humain. Car, comme le montre l’emballement de l’ingénieur Blake Lemoine, nous serons bien évidemment de plus en plus confrontés à des machines capables de simuler toutes les compétences humaines. La question de la spécificité de l’être humain ne pourra plus être résolue seulement en termes de comportements spécifiques. Il faudra faire intervenir l’être de chair et cet être de chair existe dès la conception. Faut-il en déduire que l’être humain serait un être humain dès la conception ? C’est ce que font les opposants à l’avortement. Ceux qui lui sont favorables argumentent en revanche que l’être humain ne peut se définir que par un ensemble de caractères qui permettent de fonder l’existence d’interactions avec l’environnement, notamment des organes complets, même miniatures. C’est le passage de l’embryon au fœtus. Pourtant, il faut bien reconnaitre que cette argumentation est fragile. Elle n’a pas de base scientifique. La preuve en est que le seuil fixé varie selon les pays. En France, il est de trois mois ou, dit autrement, de douze semaines de grossesse (soit quatorze semaines d’aménorrhée, c’est-à-dire sans avoir eu ses règles). C’est aussi le cas en Allemagne, en Belgique et en Irlande. Mais il baisse à huit semaines au Portugal et en Slovénie, dix en Suisse alors qu’il s’étend à quatorze semaines en Espagne, seize en Suède et même vingt-deux semaines de grossesse aux Pays-Bas ou au Royaume-Uni.

Utérus versus mains

Autrement dit, à partir du moment où il est impossible de savoir quelle qualité d’interaction rend un futur humain réellement humain, et à partir de quel moment une machine quitte son statut de créature dépendante pour engager une réflexion personnelle, qu’est-ce qui fonde la différence ? Je suis favorable à l’avortement, mais il me semble impossible de poser la question de ce qui fait la machine et l’humain sans comprendre qu’on s’engage dans une série de questions qui font intervenir les origines tout autant que les modalités d’interaction, ou les deux, et alors dans des proportions à définir. D’une certaine façon, cela ne remet pas en cause le droit à l’avortement tant que le fœtus est hébergé dans le ventre des femmes, qui, c’est indéniable, leur appartient. Mais l’évolution possible d’un utérus artificiel posera inévitablement un jour la question de savoir à partir de quel moment une créature peut être considérée comme ayant des droits à protéger.

Le seul critère distinctif des droits humains risque bien de devenir un jour le carnet de santé : « Sorti d’un utérus », ou bien « Sorti des mains d’un humain ».