Dans La Mouette de Tchekhov, le jeune écrivain Konstantin Treplev qui déborde d’authenticité souffre de ne pas trouver les mots qui lui permettent de toucher les autres. Et il se désespère de voir comment le vieil acteur Boris Trigorine est capable, par sa maitrise de quelques procédés bien plus que par son authenticité, de faire surgir tout un paysage nocturne à partir de quelques détails concrets. Les procédés des IA ne sont pas moins authentiques que ceux des écrivains chevronnés ou de leurs conseillers littéraires, mais elles disposent de banques de données bien supérieures : celles de tous les écrivains du monde depuis que certains font profession d’intéresser d’autres humains à leurs écrits. Je ne sais pas qui est Thélyson Orélien, mais son histoire récente m’inspire cette remarque, sans pour autant prétendre qu’elle s’applique à son cas personnel : faut-il refuser le droit à tous les Konstantin Treplev du monde trop éloigné du monde littéraire pour bénéficier d’un conseiller personnel, de se faire aider par une IA ? Faut-il réserver la littérature aux seuls Boris Trigorine ?
Mais ce qui est devenu en quelques jours l’affaire Thélyson Orélien ne pose pas seulement une question sur la création littéraire et la nature de l’aide que des auteurs seraient fondés à demander à une intelligence artificielle. Elle concerne aussi la place de l’authenticité dans la création.
Tout d’abord, si on considère qu’une IA ne produit rien d’original et qu’elle n’est rien d’autre qu’un outil à faire des copiés/collés en fonction des prompts qui lui sont fournis, le problème est simple : il est tout aussi légitime pour écrire d’utiliser une IA qu’un ordinateur. Mais si nous considérons qu’une IA est capable de produire des textes originaux qui pourraient modifier en profondeur le rapport intime que l’auteur noue avec son œuvre, puis le lecteur avec elle, la réponse est bien différente : nous lui reconnaissons un statut de créateur autonome. Et c’est alors seulement que nous pouvons « accuser » l’auteur de l’avoir utilisée. Il ne s’agit plus de l’empreinte de la machine dans le style, dont on peut mesurer le pourcentage – et alors quel pourcentage serait-il acceptable ? -, mais d’une forme d’écriture aidée. Mais en quoi ce travail de relecture, de mise en forme et même d’inspiration de la machine est-il différent de l’assistance d’un conseiller littéraire ou d’un ami qui relie et commente votre manuscrit ? J’entends déjà certains s’insurger en disant qu’une machine ne fonctionne pas comme un humain. Mon point de vue est différent. C’est l’humain qui fonctionne bien souvent comme une machine, et les IA conçues par des humains nous mettent brutalement cette vérité que nous ne voulons pas voir : la création n’est bien souvent faite que de coupés-collés inattendus et audacieux !
Daniel Kahneman a distingué deux modes de fonctionnement du système psychique, qu’il a appelé le système 1 et le système 2. Le système 1 est une façon de penser qui fait appel à nos expériences personnelles passées. Comme notre mémoire est toujours très sélective, ce système est rempli de ce que l’on appelle des biais cognitifs, qui sont des raccourcis pour répondre rapidement, et avec le minimum d’efforts, aux situations qui se présentent à nous. Il en existe beaucoup, à commencer par le biais de confirmation qui nous fait préférer ce qui correspond à notre opinion plutôt que ce qui la contredit. Quant au système 2, il s’appuie sur l’analyse des faits et demande du temps et des efforts que bien peu d’entre nous ont le courage de mettre en route.
Mais le plus souvent, nous n’utilisons ni l’un ni l’autre de ces deux systèmes. Nous répétons ce que nous avons entendu ou lu, ou cru lire ou entendre, en le recomposant à notre façon. Nous ne défendons pas une référence scientifique établie comme ce serait le cas si nous fonctionnions en système 2, et ne nous nous appuyons pas non plus sur un ensemble d’expériences et de vécus personnels que nous généraliserions de façon excessive. Nous fonctionnons en combinant des opinions, voire en reproduisant la seule dont nous avons connaissance. Elle peut avoir été fabriquée à partir de choses lues et entendues à diverses sources, ou à une seule. Mais peu importe, il est en effet plus facile de s’approprier un avis bien argumenté que de tenter de se bricoler la sien à partir de son jugement intime. Nous fonctionnons alors selon un modèle que j’ai appelé le système zéro. Or c’est justement selon ce même système que fonctionnent les IA, par copiés-collés. C’est pourquoi l’intelligence artificielle va nous renvoyer de plus en plus à la question de l’authenticité bien au-delà de la création littéraire. Et c’est à mon avis le fond de ce qu’il faut bien appeler « l’affaire Thélyson Orélien », compte tenu de l’importance historique qu’elle est amenée à prendre dans l’avenir.
Car nous comment saurons-nous demain qu’une voix, une image ou un témoignage est produit par un humain ? Et qui s’en souciera ? D’autant plus que les progrès des IA leur permettent de produire des textes de plus en plus parfaits auxquels il n’y a parfois pas grand-chose à changer pour les intégrer dans un roman. La machine est même capable d’écrire « à la manière de », donc de simuler votre propre style d’écriture si vous lui fournissez un échantillon. Il ne vous reste donc plus qu’à tricoter ensemble les fragments fournis par une intelligence artificielle à partir des prompts que vous aurez dictés et le roman est écrit. La question n’est plus seulement à mon avis celle de savoir si vous vous êtes « fait aider » par l’IA. C’est celle du partenariat que vous avez établi avec elle. Il faudra un jour prévoir de mentionner sur les couvertures des livres « écrits avec l’assistance de Claude, de ChatGPT, de Gemini ou de toute autre IA ». Mais ce jour-là, il faudra aussi indiquer le nom des humains qui ont assisté l’auteur, à commencer par les conseillers littéraires. Car certains auteurs se voient invités à réécrire presque intégralement leur manuscrit en suivant les conseils d’un expert en écriture de leur maison d’édition. Tout le monde n’a pas la chance de bénéficier d’une telle aide. Mais tout le monde aura bientôt la possibilité de se faire aider par une IA. Et c’est à mon avis une bonne nouvelle. Certains seront meilleurs sans, et d’autres meilleurs avec. L’important serra qu’ils jugent, à un moment de leur écriture, qu’ils ont atteint ce qu’ils souhaitaient dire.

