Cliquer ou ne pas cliquer : la nouvelle charge mentale

Par Serge TISSERON | juillet 29, 2026 | Éducation, Internet, Numérique, Réseaux Sociaux

Le numérique pèse sur notre charge mentale de beaucoup de façons. Il y a des utilisateurs épuisés par la surcharge informationnelle, d’autres par l’hyperconnectivité professionnelle, d’autres encore par la discontinuité attentionnelle permanente qu’elle produit. Mais cette surcharge a aussi depuis quelques années deux autres causes.

Se montrer ou se cacher, telle est la question

Tout d’abord, la généralisation des arnaques en ligne nous fait légitimement hésiter avant de cliquer sur une proposition alléchante, y compris sur des sites où nous avions pris l’habitude de naviguer en toute confiance, comme LinkedIn. Nous hésitons, nous passons, nous revenons, et nous hésitons toujours, et plus nous hésitons, plus il nous semble être pris dans un piège dont nous ne pourrons sortir qu’en cliquant… Ensuite, la mise en scène de soi sur sur Internet fait de plus en plus redouter d’être confrontés à des moqueries, voire à du harcèlement. Alors qu’il y a une petite dizaine d’années, chacun se sentait libre de rendre visible sur les réseaux sociaux le contenu de son assiette ou l’entrée du camp de vacances où il se rend chaque année, nous y regardons aujourd’hui à deux fois. Là encore, l’hésitation nous saisit : dire ou montrer ceci me fait-il courir le risque d’être moqué, voire attaqué, et dans l’incertitude, ne vaut-il pas mieux le cacher ? 

Cette oscillation rejoint ce que j’ai décrit dès 1996 de la charge mentale autour des secrets[1]. Le plus problématique n’est pas de garder un secret, mais de se sentir prisonnier à l’intérieur de lui. Ce sentiment produit deux tensions opposées : d’un côté désirer en parler pour le partager et s’en soulager ; et d’un autre côté craindre que notre confidence nous nuise ou nuise à notre entourage. C’est ce qui explique qu’une personne puisse vivre très longtemps avec un secret sans en être perturbée et le devenir brutalement sous l’effet d’un changement d’environnement. Autrement dit, ce n’est pas la quantité de numérique qui fatigue, c’est la densité d’oscillations secrètes qu’il génère. Avec le risque qu’elles engagent dans une rumination.

Le nouveau pouvoir des algorithmes

L’oscillation entre le désir de se montrer et celui de se cacher a toujours existé. C’est une condition humaine universelle. Le voisinage, le village, la famille ont toujours exercé une pression de visibilité. Mais tous ces milieux renvoyaient en général à chacun une image homogène de lui-même. De plus, dans la vie pré-numérique, les occasions de mise en scène de soi ne concernaient que la gestion de la vie quotidienne avec les proches. Les situations étaient répétitives, sans surprise, et la mise en scène de soi s’organisait en habitus, c’est-à-dire en comportements répétitifs. L’oscillation s’épuisait d’elle-même. Personne n’était soumis à l’obligation de construire une personnalité originale à tout instant.

Or avec l’évolution des réseaux sociaux, cette situation d’oscillation est devenue permanente et diffuse. En effet, leurs algorithmes ont été conçus avec l’objectif de maximiser l’engagement des utilisateurs afin d’augmenter le trafic et permettre ainsi aux plateformes de prélever une quantité toujours plus importante de leurs données personnelles. Pour obtenir ces résultats, les algorithmes ont étudié les comportements en ligne de milliards d’utilisateurs, et ils ont montré que les messages de haine et de peur suscitaient beaucoup plus de clics que tous les autres. Ils ont donc développé des stratégies pour les rendre prioritaires, ce qui a eu deux conséquences. D’une part, cela a favorisé la désinformation en ligne. Et d’autre part, cela a augmenté notre hésitation à exposer nos opinions et nos centres d’intérêt sur Internet : mieux vaut, pour se rende visible, se joindre à la meute des attaquants que courir le risque d’en être pris pour cible.

La conséquence en est que nous sommes aujourd’hui chacun, devant notre écran, confrontés à l’oscillation entre le désir de nous montrer et celui de nous protéger.  Le miroir déformant algorithmique a créé une boucle de rétroaction quantifiée et permanente qui empêche cette oscillation de s’arrêter. Autrement dit, ce n’est pas la quantité de numérique qui fatigue, c’est la densité d’oscillations secrètes qu’il génère. Et l’adolescent dont l’identité est fragile est particulièrement menacé par cette oscillation.

Nous sevrer d’une quête anxiogène de l’estime de soi

Ce qui distingue une utilisation apaisée du numérique d’une utilisation épuisante et addictive ne serait donc pas le temps passé, mais le fait de se sentir exposé en permanence à un miroir social qui transforme chaque like, chaque réaction, chaque silence en un événement social avec un retour immédiat sur sa valeur. L’algorithme est devenu un tiers qui maintient l’oscillation ouverte et crée une pression permanente.

Ce qui est problématique, c’est moins une pathologie de la surconsommation d’écran qu’une pathologie de l’oscillation maintenue artificiellement ouverte par un dispositif technique. Ce ne sont pas des écrans dont il faut nous sevrer, mais de cette quête anxiogène d’estime de soi dans les espaces numériques.


[1] Tisseron, S. (1996/1997). Secrets de famille, Mode d’emploi, Marabout.