« Maman, est ce que tu aimes ton smartphone plus que moi ? » Les adolescents face aux comportements numériques de leurs parents

Par Serge TISSERON | juillet 29, 2026 | Adolescence, Éducation, Jeune enfant, Smartphone

Il existe une importante littérature scientifique sur la responsabilité des outils numériques dans le mal être des nouvelles générations. Mais pas plus que la disponibilité d’un produit ne suffit à créer une addiction, les algorithmes ne suffisent à expliquer que certains s’y laissent absorber, tandis que d’autres s’en détournent. C’est donc aussi du côté de la fragilité des adolescents d’aujourd’hui qu’il faut chercher. Tous ont pargagé le confinement entre huit et douze ans, c’est-à-dire à un âge normalement consacré à l’apprentissage de la place des émotions dans la vie sociale, joue évidemment un rôle important dans leurs difficultés présentes à vivre les contacts de proximité et leur tendance à les fuir. En revanche, tous ne sont pas assurés au fond d’eux-mêmes de leur propose valeur.

Une attente de reconnaissance universelle

Toute notre vie, nous sollicitons dans le regard, les mimiques et les attitudes d’autrui une confirmation de notre identité et de notre valeur. Cette régulation commence dès la naissance, lorsque le bébé guette dans les yeux de sa mère une approbation de son existence. Mais que se passe-t-il s’il ne parvient pas à croiser son regard parce que celui-ci est fixé sur l’écran d’un smartphone ? Et ce problème continue lorsque des enfants plus grands ne parviennent pas à intéresser leurs parents rivés à un écran. Alors ils réclament d’en avoir un eux aussi avec l’intention explicite de « faire pareil ». Le Smartphone n’a pas seulement remplacé le temps que nous aurions consacré à des semblables physiquement proches par du temps consacré à des personnes lointaines, voire inconnues de nous. Il a changé en profondeur notre rapport à l’attente de reconnaissance, la nôtre, mais aussi celle de nos enfants quand ils sont confrontés à des adultes de référence en quête de reconnaissance sur les réseaux sociaux.

Le premier domaine pointé a été celui du « phubbing ». Il consiste dans le fait qu’un adulte en ignore un autre au profit de son téléphone. Puis les conséquences de ce comportement ont été étudiés dans le contexte des relations entre un très jeune enfant et son adulte de référence, et plus récemment dans les relations des adolescents à leurs parents. Le phénomène a été baptisé « technoference » et désigne l’interposition d’une technologie dans une relation de proximité.

Les bébés victimes des pratiques numériques de leurs parents

Lorsqu’un adulte consulte son téléphone tout en parlant à son jeune enfant ou en jouant avec lui, il ne cesse pas d’être présent, mais sa présence devient intermittente[1]. Ses phrases sont plus courtes, ses réponses moins ajustées et ses mimiques moins riches. En d’autres termes, il offre à son enfant un soutien relationnel et éducatif amoindri. Le problème ne concerne plus seulement une relation, mais la construction de la personnalité. Cette moindre disponibilité peut alors contribuer à installer chez l’enfant un sentiment d’abandon susceptible de fragiliser la construction d’un attachement sécurisant. Or la qualité et la sécurité de nos attachement précoces jouent un rôle essentiel dans nos vies sociales d’adulte. La perception qu’ont les enfants de l’indisponibilité attentionnelle de leur figure d’attachement privilégiée pourrait donc constituer un facteur de troubles psychiques et relationnels durables chez eux.

Les adolescents aussi

Cela ne concernait jusqu’ici que les jeunes enfants, mais le même problème semble exister aussi chez les adolescents[2]. La perception qu’ils ont de l’indisponibilité attentionnelle de leurs parents, dans un contexte d’utilisation des appareils numériques, serait associée là aussi à un attachement plus insécure, à la fois aux figures maternelles et paternelles. Dans la mesure où les comportements parentaux centrés sur leurs appareils électroniques se produisent plusieurs fois par jour, il pourrait en résulter chez leurs adolescents la mise en place de comportements anxieux et évitant pouvant affecter durablement leur vie sociale, sans compter le fait que le modèle parental influence forcément leurs propres pratiques numériques.

Comme il est d’usage aujourd’hui, cette étude s’accompagne toutefois d’une réserve importante : les résultats concernent des corrélations et ils ne permettent pas de tirer de conclusions quant à la direction du processus. Autrement dit, la distraction que l’adolescent perçoit chez son parent peut générer chez lui un attachement insécure, mais les adolescents présentant un attachement insécure peuvent aussi être plus sensibles à l’indisponibilité qu’ils observent chez leurs parents. Les jeunes qui présentent des niveaux d’insécurité psychique plus élevés sont en effet probablement plus sensibles aux comportements inattentifs d’un parent. Enfin, il est possible aussi que ces deux éléments mesurés soient chacun le reflet d’autres facteurs non pris en compte dans l’étude.

D’autres études seront nécessaires pour confirmer le phénomène et clarifier les mécanismes sous-jacents. En attendant d’autres recherches, les conclusions de cette étude doivent être formulées avec prudence. Mais elles sont d’autant plus importantes qu’étant donné la forte prévalence de l’utilisation des appareils numériques par les adultes, même des associations modestes au niveau individuel peuvent avoir des implications larges à l’échelle d’une population. Si les résultats se confirmaient, ils pourraient relativiser les effets négatifs sur la santé des adolescents de leur propre utilisation des appareils numériques. Les comportements numériques de leurs interlocuteurs adultes, à commencer par leurs parents, seraient susceptibles de jouer un rôle tout aussi important sur leur vie sociale, à la fois en matière de temps de connexion, de précarité du lien d’attachement, et donc de recours aux outils numériques pour échapper à l’angoisse de solitude. Quoiqu’il en soit, il ne serait pas inutile, tant ce comportement est répandu, de lancer des campagnes de sensibilisation des parents à leurs comportements numériques potentiellement problématiques envers leurs enfants, un domaine souvent négligé à la fois dans le discours public que dans la pratique clinique.


[1] Radesky, J.-S., Miller, A.-L., Rosenblum, K.-L., Appugliese, D. Kaciroti, N. & Lumeng, J.-C. (2014). Maternal mobile device use during a structured parent-child interaction task. Academic Pediatrics, 15(2), 238-244.

[2] Grant D, Winston-Lindeboom P, Ruan-Iu L, Shackleford KE, Nosal B and Roeske M (2026) “Mommy, do you love your phone more than me?”: Parental device use and the adolescent-caregiver attachment bond. Front. Psychol. 17:1766665. doi: 10.3389/fpsyg.2026.1766665