Proxima de Alice WINOCOUR
Une femme exceptionnelle ordinaire (1)
Ce dernier film d’Alice Winocour met en scène une spationaute française, Sarah Loreau, interprétée par Eva Green, qui s’entraîne pour une mission sur la Station spatiale internationale, en vue de préparer un voyage sur Mars. Les cosmonautes y vivront une année dans l’isolement le plus complet. La mission s’appelle Proxima, mais le mot évoque aussi, bien entendu, la proximité qui lie cette mère divorcée à sa fille de 8 ans, Stella, dont elle devra apprendre à se séparer pour permettre à l’humanité de franchir un nouveau pas : coloniser les étoiles.
Du féminisme à l’odyssée spatiale
Ce film complexe est susceptible de plusieurs lectures, qui ne sont pas contradictoires. La première consiste à y voir une sorte de documentaire très bien informé sur l’entraînement des cosmonautes, prêts à fournir des efforts surhumains et à mettre leur vie en danger pour permettre l’exploration d’autres planètes. La réalisatrice semble s’être très bien renseignée. Les épreuves tiennent du sport de très haut niveau et sont si dures que chacun des trois cosmonautes s’est vu assigner une « doublure », soumise au même entraînement intensif que lui, au cas où il ne supporterait pas l’entraînement, s’il devait se blesser ou avoir un accident.
Une seconde lecture met l’accent sur l’extraordinaire difficulté qu’il y a pour les femmes à concilier une carrière professionnelle avec les exigences attachées à leur maternité, et les nombreux obstacles qu’elles rencontrent. Alice Winocour nous montre que, pour réussir, elles doivent déployer beaucoup plus d’efforts que leurs collègues masculins, et courir le risque d’être déconsidérées avant même d’avoir fait leurs preuves. En témoigne la séquence dans laquelle le cosmonaute américain parle de « tourisme spatial » en visant son homologue féminine, avant de reconnaître que la formule serait « un peu dure »… Selon cette lecture, le thème de l’exploration spatiale ne constitue plus qu’une astuce scénaristique pour raconter la lutte des femmes. L’univers de l’astronautique, très masculin, est en effet bien choisi pour valoriser le mérite des femmes dans un monde marqué par le machisme. Au-delà des cosmonautes femmes, auxquelles le générique rend hommage – Valentina Terechkova, Sally Ride, Claudie Haigneré…-, Proxima s’impose aussi comme une œuvre à la gloire de toutes les mères seules, qui doivent concilier, dans des conditions parfois très difficiles, leurs tâches professionnelles et leurs tâches éducatives.
Une troisième lecture, centrée notamment sur la dernière partie du film, met en avant une autre problématique : la décision irrémédiable de ces hommes et de ces femmes de conquérir l’univers quels que soient les déchirements familiaux que cela peut leur infliger, ainsi qu’à leurs proches. Car à la fin du film, si les spectateurs qui voient décoller la fusée pleurent, ni Sarah ni ses deux compagnons de voyage ne versent la moindre larme. Ils sont heureux, ils partent explorer un autre monde. Ce dénouement est une ode au départ des volontaires qui s’arrachent à la vie terrestre pour faire avancer l’humanité.
Enfin, une quatrième lecture de ce film s’attache à la relation que l’héroïne entretient avec sa fille. Car Sarah Loreau n’est pas seulement une femme divorcée et une brillante spationaute, elle est aussi une mère attentionnée, qui se sent constamment coupable de ne pas pouvoir consacrer plus de temps à son enfant, et qui va jusqu’à commettre des fautes professionnelles pour remplir ce qu’elle estime être son devoir de mère : elle arrive en retard aux réunions d’équipe à cause des coups de fil à sa fille, et, surtout, viole la quarantaine pour honorer une promesse qu’elle lui a faite : aller voir ensemble la fusée avant son départ pour la station orbitale.
Comment se séparer ?
Comment réussir se séparer, qui plus est dans des conditions où tout rend ce travail difficile ? Sarah Loreau accumule les handicaps : Stella est très jeune encore, elle en a la charge depuis son divorce et surtout, elle n’est pas certaine de revenir de cette mission qui réalise son rêve d’enfant de devenir spationaute. La réponse donnée par Alice Winocour tient en une phrase : en faisant en sorte que chacun garde au fond de soi la représentation de l’autre apaisé et heureux, mais aussi autant préoccupé et attristé par cet éloignement qu’il l’est lui-même. Proxima est un film sur la séparation, mais également sur la proximité physique et émotionnelle qui la rend possible.
Les scènes de préparation physique intensive à laquelle doit se soumettre Sarah sont alors un écho à la préparation psychique, tout aussi intensive, à laquelle elle se contraint pour parvenir à se séparer de sa fille. Quels sont les ingrédients d’une séparation réussie ? Alice Winocour semble nous en indiquer trois : le corps-à-corps, qui prolonge les échanges mère-bébé des premières années ; l’importance du partage émotionnel face à un même spectacle regardé ensemble ; et enfin les mots échangés. Car l’être humain est tissé de chair, d’images et de verbe.
À tout âge, le corps-à-corps
L’héroïne cherche par tous les moyens à être bénéficier de contacts physiques avec sa fille. La prendre dans ses bras, le jour comme la nuit, lui semble indispensable, et parfois à elle plus qu’à sa fille. Trop, diront peut-être certains ? Une scène, aussi simple qu’émouvante, nous montre à quel point ces moments de contact sont essentiels. Lors de son entraînement sur la base soviétique de Star city, elle rejoint Stella hébergée le temps d’un week-end à proximité et s’allonge contre son corps endormi. Le petit pied nu de la fillette s’accroche aussitôt au sien. Rien d’autre n’est montré, rien d’autre n’est dit, mais cela suffit à nous faire comprendre qu’un tel agrippement est aussi vital pour l’une que pour l’autre. Une scène d’entraînement vient résonner, là encore, avec cette séquence : lors d’un exercice simulant un accident, Sarah doit progresser sur le flanc de la capsule spatiale grâce à des crampons. L’agrippement des cosmonautes à leur base de sécurité, vital dans l’espace, s’impose comme une image de l’agrippement lui aussi essentiel des humains entre eux. C’est ce qui nous attache les uns aux autres, sans aucun doute possible, qui permet le détachement
Regarder ensemble
Le bébé est doté très tôt ce que l’on appelle la capacité d’attention conjointe : il tourne spontanément son regard et son visage, sans même s’en rendre compte, vers ce que regarde son interlocuteur. Cette aptitude est fondamentale dans la façon dont il découvre le monde : l’attention portée par ses parents à tel ou tel objet guide sa propre attention, puis, au fur et à mesure qu’il grandit, il désigne à son parent ce qu’il souhaite que ce dernier regarde. Dans le film d’Alice Winocour, Stella demande à sa mère d’observer les têtards qu’elle vient de remettre à l’eau. Mais le moment le plus émouvant est celui où mère et fille vont admirer ensemble la fusée qui doit, le lendemain, emmener l’héroïne à la station orbitale : une promesse que Sarah avait faite à sa fille, mais qu’elle n’avait pas pu tenir,
Des mots, pour se parler
Plus le film avance, moins Stella est loquace au téléphone. A un moment, elle parle même à sa mère en allemand, qui est la langue de son père avec lequel elle vit depuis que Sarah a débuté son entraînement. C’est sa façon à elle de prendre ses distances. Mais Sarah a compris qu’elle doit rester présente pour lui parler, même si sa fille fait semblant de ne pas accorder d’importance à ce qu’elle lui dit. Un peu comme chacun d’entre nous, lorsqu’il a un enfant adolescent, doit continuer à lui tenir des propos attentionnés, afin de lui permettre de nous rejeter s’il en a envie. La mise en quarantaine de Sarah représente une épreuve supplémentaire. Sarah avait promis à sa fille qu’elle la serrerait une dernière fois dans ses bras juste avant son isolement. Mais Stella et son père ont raté leur avion pour Baïkonour, et ils arrivent trop tard. Il est devenu impossible de parler à Sarah autrement qu’à travers une vitre. Nous voyons la mère et la fille essayer de se parler ainsi. Mais la salle ne se prête guère aux échanges. Soit il faut privilégier le langage parlé en prenant soin de s’exprimer dans un microphone situé à quelques mètres de la vitre, soit privilégier la proximité physique au risque de ne pas s’entendre. Mais la vitre n’est pas seule en cause. Stella ne veut rien raconter à sa mère de sa vie, tant elle a l’impression que celle-ci n’en fait maintenant plus partie. En outre, Stella fait à sa mère le reproche de ne pas l’avoir emmenée voir la fusée qu’elle empruntera le lendemain… La mise en quarantaine rend maintenant impossible la sortie de Sarah. Pourtant, la nuit suivante, elle sort en cachette de la station spatiale pour remplir sa promesse. Elle passera une partie de son retour à se désinfecter sous la douche.
Heureusement, il n’existe pas seulement les mots prononcés : il existe aussi les mots écrits. Chaque cosmonaute partant en mission doit laisser une lettre à ses enfants. Sarah écrit et réécrit la sienne plusieurs fois. Nous voyons dans la séquence finale Stella lire cette lettre dans le bus qui l’éloigne de la station spatiale et la placer sur son cœur comme elle avait retrouvé sa mère. Quant à Sarah, dans la fusée qui décolle, elle a placé la photographie de sa fille devant elle. Si elle part, c’est finalement pour assurer à l’humanité, et donc aux enfants de Sarah et à leurs petits-enfants, de nouveaux espaces dans lesquels vivre et prospérer. La dernière image montre Sarah contempler par la fenêtre du bus un groupe de chevaux sauvages qui courent dans la steppe.
Le film d’Alice Winocour s’impose à la fois comme un manuel de la séparation réussie, une ode à la conquête spatiale et une invitation à rester libre.
(1) Article paru dans la revue « L’école des parents » en 2019.
