En fanfare

par | 2026 | 2024, Chronique de Cinéma

En Fanfare1

Diversités familiales, inégalités sociales

Tout commence par un secret de famille. Thibaut de Chamoiseau2, issu d’une famille particulièrement aisée, est un chef d’orchestre de renommée internationale âgé d’une trentaine d’année. Quand Il découvre qu’il a une leucémie et doit recevoir d’urgence une greffe de moelle osseuse, il se tourne vers sa sœur, mais l’analyse médicale montre qu’ils ne sont pas issus des mêmes parents ! Brutalement confronté au fait d’avoir été adopté, Thibault part à la recherche d’un donneur compatible. Il se découvre un frère, Jimmy3, lui aussi adopté, mais par une famille populaire. Si Thibault est une personnalité, Jimmy, lui, vit chez sa mère dans le nord de la France, est employé́ dans une cantine scolaire et joue du trombone dans une fanfare. Après quelques réticences, il accepte de faire un don de moelle pour sauver Thibault. Commence alors le film proprement dit, reposant tout entier sur l’opposition de deux milieux sociaux, de deux rapports à la confiance en soi et, finalement, de deux rapports à l’existence. Bref, deux destins totalement différents alors que les deux frères possèdent la même compétence exceptionnelle, une « oreille absolue » : l’un et l’autre sont capables d’associer n’importe quel son à une note : le bruit d’une sonnette, le bip d’une touche de clavier, le vrombissement du micro-ondes…


Compétences et capabilités

Si Thibault a pu développer ses compétences musicales, c’est parce que ses parents, en le voyant passer ses journées à tapoter les touches d’un jouet d’enfants, lui ont permis très tôt de les cultiver : il a commencé le piano à l’âge de 3 ans. Or, apprendre tôt la musique favorise nettement le développement de l’oreille absolue. Personne, en revanche, ne s’est intéressé aux compétences musicales de Jimmy, dont le goût pour la musique s’est limitée à l’achat de disques jusqu’à ce qu’il se découvre une passion pour la trompette, mais qu’il y renonce pour le trombone afin de pouvoir jouer dans la fanfare locale. Sa capacité à identifier une hauteur de son est aussi bonne que celle de son frère, mais il ne maîtrise pas suffisamment le langage musical pour s’en rendre compte.

La philosophe Martha Nussbaum parle de « capabilités » pour désigner les possibilités de développer et faire reconnaître ses compétences qu’une personne trouve dans son environnement4. Car rien ne sert de posséder des qualités personnelles si on n’est pas encouragé à entrer dans un processus visant à les faire valoir. De plus, l’incapacité dans laquelle sont souvent les enfants de milieu défavorisé de développer leurs compétences est aggravée dans notre société par la sacralisation des personnalités supposées « exceptionnelles ». Le succès de Thibault témoigne du mythe de la supériorité des élites et de la façon dont les médias ignorent le rôle des conditions sociales dans leur fabrication. Ce système ne donne pas seulement à ceux qui réussissent un sentiment de supériorité. Il enferme aussi les autres dans un sentiment d’infériorité et nourrit chez eux une forme de dévalorisation plus ou moins intériorisée. C’est ce que vit Jimmy : il souffre d’un manque chronique de confiance en lui.


Éducation et confiance en soi

Thibault pense que Jimmy ne l’aime pas mais, comme le dit l’ancienne femme de celui-ci, le problème est plutôt qu’il ne s’aime pas lui-même. L’explication s’en impose peu à peu. Jimmy a grandi dans un milieu où il n’a pas reçu les encouragements qu’il s’estimait en droit de recevoir. Quand il emmène Thibault pour lui montrer les immeubles de briques où il a passé son enfance, on découvre en arrière-plan un enfant qui essaye de gravir une bute en vélo, tombe, se relève et recommence. Il est seul, personne pour l’encourager, personne pour le consoler s’il se fait mal, personne pour lui expliquer comment s’y prendre. Et on imagine que c’est ce que Jimmy a vécu.

Ses attentes légitimes d’écoute et de reconnaissance ont été ignorées, et son estime de lui-même est restée bloquée à un stade précoce du développement, celui de l’amertume d’un soi grandiose ignoré de l’entourage, et contrarié. Il a grandi en préservant tout au fond de lui le sentiment de pouvoir faire de grandes choses, mais ne s’est jamais confronté à la nécessité d’envisager les étapes nécessaires pour y parvenir. Cet état de la personnalité, tout à fait normal dans la petite enfance, nécessite en effet d’évoluer vers des formes d’estime de soi et d’ambition adaptées à la vie sociale, mais cela ne se fait que si l’entourage favorise et accompagne cette maturation. C’est le rôle que jouent notamment les parents, mais aussi les divers pédagogues de l’enfant, en le félicitant de ses réussites dans les activités où il tente de faire de son mieux, qu’il s’agisse de grimper au toboggan, de dessiner, de participer à des taches culinaires, etc. Si ces gratifications n’arrivent pas, il en souffre, car cela fait mal quand on ne reçoit pas la reconnaissance qu’on s’estime en droit de recevoir, et il développe en même temps un manque chronique de confiance en lui-même. C’est pourquoi, plus tard, Jimmy se met en colère face à tout ce qu’il perçoit comme une insuffisance de reconnaissance. Il témoigne d’une sensibilité exacerbée à tout ce qui semble relever d’un manque d’attention à son égard. En général, nous pensons de ces personnes qu’elles ont un ego surdimensionné mais, en réalité, elles ont un ego blessé parce que leurs attentes de reconnaissance n’ont jamais été satisfaites dans leur enfance. C’est pourquoi elles se sentent perpétuellement en souffrance et que, lorsqu’elles décident de faire valoir leurs compétences, c’est de façon irréaliste. C’est ce qui arrive à Jimmy. Incité par Thibault à participer à des concours de trombone, il s’inscrit au plus difficile d’entre eux, celui des « bêtes à concours », comme les appelle Thibault, et s’y retrouve humilié. Alors sa colère se retourne contre lui. Le fait que ses capacités ne soient pas reconnues à la hauteur de ses attentes provoque aussitôt chez lui des mécanismes d’auto dévalorisation qui transforment sa colère en haine de lui-même et en désespoir.


Donner un sens à sa vie

L’inégalité dans l’éducation qu’ont reçue les deux frères n’échappe pas à Jimmy. Ainsi fait-il remarquer à la mère adoptive de Thibault qu’il « a toujours eu de la chance. » Mais les conséquences de ces deux types d’éducation vont bien au-delà de ce qu’il peut en dire, et de ce que le film nous fait parfois entrevoir.

Des recherches en sciences sociales5 ont montré que ceux qui ont bénéficié dans leur enfance d’un environnement sécurisant, comme Thibault, appréhendent la vie autrement que ceux qui ont été confronté à l’insécurité et à des changements successifs, comme Jimmy. L’insécurité vécue dans l’enfance incite à développer des stratégies de vie courtes, tandis que les environnements sécurisés favorisent l’anticipation. Les enfants qui en bénéficient apprennent à renoncer à des avantages immédiats parce qu’ils sont guidés par la certitude de pouvoir trouver mieux plus tard. Les environnements prédictibles préparent à penser la vie sur le long terme et les environnements non prédictibles sur le court terme. Thibault déclare ainsi avoir toujours travaillé quinze heures par jour, et n’avoir avoir eu ni enfance ni adolescence dans l’espoir de devenir vingt ans plus tard un chef d’orchestre de renommée internationale. En revanche, Jimmy réagit aux circonstances qui se présentent à lui sans envisager le recul qui lui permettrait de se construire un projet. C’est ainsi que lorsque Thibault lui dit qu’il devrait envisager de diriger une école de musique, Jimmy trouve le projet absurde parce qu’il ne parvient pas à le penser sur un temps long. La précarité dans laquelle il se trouve, qui résulte en partie de cette incapacité, ne fait qu’aggraver cette tendance, et crée un cercle vicieux : quand on vit une situation précaire, donc instable, il n’y a pas d’autre possibilité que de profiter au mieux de toutes les occasions qui se présentent au jour le jour.

Le côté réaliste du film est heureusement compensé par la générosité tout à fait inattendue dont Thibault témoigne à l’égard de Jimmy, et par une fin poétique tout aussi imprévisible. Elle nous rappelle que le bonheur se fabrique dans les liens et que la musique, que ce soit celle d’une simple fanfare ou celle d’un orchestre de chambre, y contribue magistralement.

1 Un film d’Emmanuel Courcol.

2 Joué par Benjamin Lavernhe.

3 Joué par Pierre Lottin.

4 Capabilités, comment créer les conditions d’un monde plus juste ? (Flammarion, 2012)..

5 « Early environmental unpredictability: Implications for youth’s perceptions and social functioning », de K. L. Dickerson, H. M. Milojevich et J. A. Quas, Journal of Youth and Adolescence, vol. 48, no 9, 2019.