Demon Slayer. Kimetsu no Yaiba – Le train de l’Infini

par | 2026 | 2021, Chronique de Cinéma

Demon Slayer. Kimetsu no Yaiba – Le train de l’Infini 1

Un conte de fée du XXIe siècle2

Le phénoménal succès des mangas3, notamment auprès des enfants et des adolescents, nous oblige à nous interroger sur les ressorts de la fascination qu’ils exercent. Du point de vue des dessins, tout n’y semble que violence et désordre. Mais leur lecture nous révèle souvent la psychologie complexe de personnages tourmentées par des monstres intérieurs qu’ils s’efforcent de cacher à leur entourage et qu’ils doivent apprendre à apprivoiser.

Ce succès est aujourd’hui relayé par des films d’animation qu’on appelle des anime (prononcer « animé »). C’est le cas du manga Demon Slayer (« Pourfendeur de démons »), de Gotôge Koyoharu, qui s’était vendu à plus de 150 millions d’exemplaires en février 20214 et a donné lieu à une série télévisée dont a été tiré un anime sorti le 19 mai sur les écrans français sous le titre Demon Slayer. Kimetsu no Yaiba – Le Train de l’infini. Chronique d’un succès prévisible.

Des héros qui sont des enfants tourmentés

Les héros de Demon Slayer sont des enfants, comme ceux de tous les anime. Cette particularité, qui a contribué au succès planétaire du genre, a une explication culturelle. Au Japon, perdre au combat amène à être discrédité, ce qui a poussé tant d’officiers japonais à se suicider. Depuis la défaite du pays contre les Américains en 1945, aucun adulte ne peut plus faire office de figure identificatoire pour la nouvelle génération. Les nouveaux héros ne peuvent donc être que des enfants, ou des robots, ou un mélange des deux. Ainsi s’explique le succès prodigieux de la série Astro Boy – un robot enfant qui vit dans les années 1950 – adapté au cinéma en 2009.

Dans les contes de fées occidentaux, les héros sont aussi souvent des enfants. Ils se lancent dans un parcours qui leur permet d’apprendre de leurs échecs, de dépasser leurs faiblesses et d’atteindre leur rêve. Mais dans les mangas, comme Demon Slayer ou L’attaque des Titans, une autre série culte, les héros ne doivent pas seulement affronter des difficultés extérieures. Ils sont aussi confrontés à leurs démons intérieurs, et parfois à ceux de leurs meilleurs amis. Il en résulte que toutes les émotions y sont dramatisées à l’extrême. Les personnages hurlent, rougissent, s’enlacent ou se frappent. Le manga est un art de l’extrême expressivité du corps, qui transcende les limites physiques de notre enveloppe réelle.

Il ne faut donc pas s’étonner que ce genre séduise autant les enfants et, surtout les adolescents. Car eux-aussi ont leurs démons à affronter : les métamorphoses brutales de leur corps à la puberté qui leur donnent l’impression de ne pas se reconnaître, l’irruption de désirs et d’émotions adultes alors qu’ils n’ont pas encore la capacité de les réguler, de telle façon qu’ils ont parfois l’impression d’être habités par un alien, l’inquiétude de devoir renoncer à leur originalité pour se faire accepter et évidemment la peur de ne pas être à la hauteur de ce que leurs parents, et la société, semblent attendre d’eux.

Un conte de fées contemporain

La littérature de jeunesse et le cinéma d’animation occidental ont largement exploité les mythologies des contes populaires retranscrits par Charles Perrault et les frères Grimm, mais les nouveaux contes produits par l’occident à destination des enfants et des adolescents sont peu nombreux, et ils n’ont pas la variété et la reconnaissance internationale des mangas.

Ces œuvres s’appuient sur trois ingrédients. Le premier est le pouvoir de séduction du mal : les démons les plus dangereux y sont aussi les plus beaux et ils demandent aux humains les plus courageux de venir les rejoindre. Le second est le rôle déterminant de l’histoire familiale : tous les héros ont un parcours différent, mais tous doivent vivre une séparation pour grandir, et sur ce chemin, ils sont en proie à des accès de solitude désespérés, à des angoisses d’abandon et à la peur d’entrer dans le monde des adultes. Enfin, le troisième ingrédient est l’importance de l’enseignement dans la construction du destin de chacun, et le rôle qu’y tient la parole, celle du maître et celle de l’élève, qui permettent peu à peu aux héros de s’accepter comme ils sont.
Entre le bien et le mal

Tanjirō Kamado, le héros de Demon Slayer, a perdu sa famille, assassinée par un démon. Seule sa soeur Nezuko a survécu, partiellement transformée en démon, physiquement et psychiquement. Malgré cette transformation, le lien entre le frère et la soeur reste très fort. Tanjirō transporte Nezuko dans une caisse sur son dos, persuadé que s’il trouve le démon qui a tué ses parents, il découvrira le moyen de guérir sa sœur. Quant à elle, elle doit constamment lutter contre sa partie démon pour venir en aide à son frère dans ses épreuves. La relation entre les deux incarne la solidarité et la générosité familiale.

S’accepter comme on est

Son ami Zenitsu Agatsuma, orphelin lui aussi, a été élevé par un vieux monsieur qui lui a appris à combattre les démons. Il n’a pas réussi à dépasser la première étape de son apprentissage, mais son maître lui a expliqué que ne savoir faire qu’une seule chose n’est pas un drame si on la fait à la perfection. Et ce garçon, à force d’entraînement, est devenu un combattant remarquablement efficace, lorsqu’il parvient à oublier sa peur, son sentiment d’infériorité et son angoisse d’être privé d’amour.

Le dernier membre du trio, Inosuke Hashibira , est doté d’une voix mâle, d’une musculature et d’une force prodigieuses, mais aussi d’un adorable visage de petite fille qui suscite les moqueries et qu’il cache sous un masque de sanglier, l’animal seigneur de la forêt. Il répète toujours qu’il est le chef et se jette tête baissée dans tous les combats comme pour effacer la honte de ses traits féminins. Les adolescents souffrent souvent de leur apparence, qui ne correspond pas à l’idée qu’ils se font de ce qu’ils voudraient être. Tout comme Zenitsu Agatsuma, Inosuke Hashibira devra apprendre à s’accepter tel qu’il est.

Le rôle déterminant de la famille

Les trois amis rencontrent un pourfendeur de démons expérimenté, Rengoku Kyojuro, qui fait partie des « piliers », les combattants d’élite contre les démons. Son père l’a été avant lui, mais a sombré dans le désespoir – son démon intérieur. Il écoute à peine son fils qui lui annonce qu’il a réussi toutes les épreuves pour devenir tueur de démons. Mais Rengoku Kyojuro a bénéficié d’une mère généreuse et attentive. Avant de mourir, il la voit en imagination et lui demande s’il a été fidèle à son enseignement de dévouement désintéressé pour libérer les humains de la menace des démons. Et c’est parce qu’elle lui répond par l’affirmative qu’il peut mourir en paix. Quand un enfant a pu construire une sécurité affective solide dans la relation à un adulte aimant et compréhensif, il dispose de la force la plus grande que puisse avoir l’homme : être capable d’affronter tous les obstacles qui jalonnent une vie, notamment le plus terrifiant d’entre eux, la mort. Tanjirō Kamado a bénéficié lui aussi d’un tel environnement favorable avant la mort de ses parents, et Zenitsu Agatsuma dans la relation qu’il a eue avec le maître qui l’a élevé comme un fils.

Quitter l’enfance

Dans les contes de fées occidentaux, les sorcières et les ogres dévorent les enfants. Dans les mangas et les anime, ce sont des monstres et des démons. Ces créatures donnent corps aux angoisses du petit enfant dont le monde intérieur est d’abord marqué par le désir de manger et la crainte d’être mangé. D’ailleurs, dans Demon Slayer et dans L’attaque des Titans, les monstres ne mangent pas pour vivre, mais par plaisir, un peu comme les enfants qui mettent tout à leur bouche !

L’enfant doit ensuite délaisser le cocon de l’enfance. Le démon que nos héros combattent a le pouvoir de plonger les humains dans leurs rêves les plus agréables, durant lesquels ils revivent le meilleur de leur petite enfance : les câlins, les jeux partagés, les joies familiales. Mais au fur et à mesure que leur sommeil se prolonge, il les plonge dans des cauchemars affreux et se délecte alors de leur visage torturé d’horreur.

Les héros n’échappent pas à ce sortilège. Mais Tanjirō Kamado comprend, de l’intérieur de son rêve, qu’il doit s’en détacher. Scène magnifique dans laquelle l’adolescent s’arrache aux joies paisibles de son enfance et affronte la terreur de la mort. Rester fixé dans l’enfance, c’est mourir. Pour grandir, il faut accepter de tuer l’enfant qu’on a été. Ce que le film met également en scène d’une façon bouleversante que je ne dévoilerai pas ici.

Conclusion

Beaucoup d’enfants, aujourd’hui, grandissent sans la sécurité d’une famille associant parents et grands-parents dans une communauté bien intégrée. Il est donc essentiel de leur proposer des images de héros qui s’aventurent seuls dans le monde et découvrent en route à la fois les moyens dont ils disposent pour sauver le monde, et les personnes sur lesquelles ils peuvent s’appuyer pour y parvenir. Demon Slayer rend ce cheminement séduisant pour les enfants, d’autant plus que l’univers qu’il décrit n’est pas sans évoquer celui d’aujourd’hui : un monde menacé par des maux inconnus, inquiétants, dont la sauvegarde nécessite la collaboration de tous. Car le héros de manga ne lutte pas pour s’affranchir des contraintes de son milieu et obtenir une meilleure place dans la société, comme d’épouser la fille du roi et d’avoir beaucoup d’enfants ! Pour lui, le destin de l’humanité est toujours en jeu et il ne remplit jamais seul sa mission. Sa tâche est fondamentalement altruiste et la coopération toujours indispensable.

Tous les parents devraient voir ce film. Ils comprendraient sans doute mieux les angoisses de leurs enfants face à un monde incompréhensible et menaçant. Et aussi combien ces derniers ont besoin de s’identifier à des héros démunis comme eux face à la vie, et habités comme eux par des angoisses de séparation et de mort, mais qui trouvent dans l’amitié la force de les surmonter. Car seules ces relations amicales leur permettront d’échapper ensemble à la fois à leurs démons intérieurs et aux menaces extérieures.

Références

Bruno Bettelheim, Psychanalyse des contes de fées, traduction de Théo Carlier (Robert Laffont, 1976, Pocket, 1999).

1 Film de de Haruo Sotozaki.

2 Article paru dans lrevue « L’école des parents » en 2021.

3 Ils ont représenté en 2020 42 % des ventes en volumes du secteur de la bande dessinée (source : GFK). La France est le deuxième pays consommateur de mangas au monde, après le Japon (https://actualitte.com/article/98590/economie/2020-annee-record-pour-les-ventes-de-bande-dessinee-en-france (consulté le 31 aout 2021).