Petite fille de Sébastien Lifshitz1
La révolution du genre2
Pendant un an, le réalisateur Sébastien Lifshitz a suivi une famille dans laquelle un enfant né garçon, prénommé Sasha, énonce clairement dès l’âge de 3 ans être une petite fille. L’intime conviction de n’être pas dans un corps qui correspond à ses éprouvés et à ses désirs est appelée aujourd’hui « dysphorie de genre ». Ce documentaire bouleversant nous invite à porter un regard différent sur toutes les personnes, de plus en plus nombreuses, qui se trouvent dans cette situation, sur leurs souffrances et celles de leur entourage, et sur les questions qu’elles se posent.
Première étape : la découverte
Dans cette famille qui vit dans les Hauts-de-France, personne ne s’est jamais préoccupé des questions de genre, jusqu’à ce que le troisième enfant, un fils prénommé Sasha, alerte par son affirmation récurrente d’être une fille. Chacun pense que c’est une lubie de petit garçon qui s’identifie trop à sa mère, dont il est très proche, et que cela lui passera. Mais, en grandissant, la demande de Sasha se fait de plus en plus insistante. Karine, sa mère, raconte : « Sasha devait avoir 5 ou 6 ans quand il m’a dit : « Plus tard, je serai une femme comme toi. » Je lui ai répondu : « Non, Sasha, ce n’est pas possible. Tu es un petit garçon, tu resteras un petit garçon. » » Sasha se met alors à pleurer en silence… En voyant sa souffrance, sa mère comprend que sa demande exprime un sentiment profond qu’il faut prendre au sérieux.
Alors, un jour, elle l’emmène dans une boutique de vêtements féminins. L’enfant éprouve tellement de bonheur à essayer ces vêtements que sa mère lui achète plusieurs robes. À partir de ce jour, Sasha prend l’habitude de s’habiller comme une fille à la maison.
Mais pour les parents et les frère et sœur, le mystère demeure. Karine prend rendez-vous avec leur médecin de famille. Le généraliste a l’honnêteté de lui dire qu’il ne connaît pas ce problème et ne sait pas vers qui la diriger. Elle entreprend alors des recherches sur Internet et découvre des forums de discussion sur la « dysphorie de genre » qui éveillent sa curiosité. La rencontre avec le réalisateur Sébastien Lifshitz, qui cherche au même moment une famille pour témoigner dans un documentaire sur ce thème, fait basculer les choses. Sasha, et sa mère, en deviennent les héroïnes.
Deuxième étape : de la culpabilité à la colère
Karine ne peut pas s’empêcher de penser que la certitude qu’elle a eue pendant toute sa grossesse d’attendre une fille – au point d’avoir choisi le prénom mixte de Sasha -, a pu déterminer les préoccupations de son garçon. Il faudra les propos rassurants de la pédopsychiatre Anne Bargiacchi, consultée à l’hôpital Robert-Debré à Paris, pour qu’elle comprenne que ce désir ne peut avoir de telles répercutions. Réconfortée par la pédopsychiatre, la mère décide de faire de l’acceptation sociale de Sasha le combat de sa vie. Elle passe ainsi du doute et de la culpabilité à la colère.
Troisième étape : de la colère à l’espoir
Sasha et ses parents vont très vite se heurter à des difficultés majeures. Pour commencer, la professeure de danse de Sasha refuse de l’accueillir à partir du jour où elle s’habille comme une fille. Quant à l’école où elle est scolarisée, en CE1, son attitude est plus brutale encore. Le directeur envisage l’éventualité d’une maltraitance familiale : Karine serait une malade mentale qui manipulerait son enfant parce qu’elle n’admettrait pas d’avoir mis au monde un garçon. Sasha devra-t-elle changer d’établissement et, du coup, perdre ses camarades ?
A la fin de l’année scolaire, un certificat médical indiquant le diagnostic de « dysphorie de genre » et évoquant la mise en route d’un traitement hormonal permet de faire changer d’avis les éducateurs de Sasha. La maltraitance, précise-t-il, ne consiste pas à considérer Sasha comme une fille, mais au contraire, à persister à la traiter comme un garçon, alors qu’elle se sent fille, autrement dit à lui assigner un genre masculin. La maltraitance change de camp. La colère de Karine et de son époux contre les institutions et les personnes qui refusaient la différence de Sasha se transforme en espoir d’un monde qui l’accueille.
Le combat d’une femme
Le réalisateur, on l’a compris à ce qui précède, a choisi de donner une grande place aux émotions des membres de la famille. Nous pleurons avec cette mère désemparée et culpabilisée, nous sentons monter notre colère contre l’enseignante de danse et le directeur de l’école, qui refusent de considérer Sasha comme une fille parce qu’elle est inscrite à l’état civil comme garçon. Le problème est que nous ne disposons que d’une seule version du rejet dont elle est victime : celle de la mère. À aucun moment le réalisateur ne donne la parole à la professeure de danse, pas plus qu’à la maîtresse de Sasha ou au directeur. Ont-ils été contactés et ont-ils refusé de témoigner ? Une scène plaide en faveur de cette hypothèse. Un jour, Karine organise à l’école une réunion entre les parents d’élèves, les enseignants et le Dr Bargiacchi, en présence de Sébastien Lifshitz. Aucun des membres du personnel scolaire n’est présent, et aucun n’a prévenu de son absence. Est-ce pour ne pas être filmés ou parce que la situation les met mal à l’aise ? Il aurait pourtant été extrêmement intéressant de comprendre leurs difficultés et leurs inquiétudes, tout comme celles des autres parents, auxquels la parole n’est pas donnée non plus. Si nous voulons que des enfants comme Sasha soient socialement acceptés et intégrés, il est important d’avoir le point de vue de toutes les personnes qu’ils sont amenés à rencontrer, à commencer par celui des enseignants, qui doivent en outre gérer les réactions des autres élèves, pas toujours bienveillantes.
Discussion
Le traitement de réassignation sexuelle précoce envisagé pour Sasha, à la fin du documentaire, ne fait pas l’unanimité dans la société, y compris parmi ceux qui sont favorables à la liberté du choix du genre par chacun. Le débat principal porte sur l’âge des enfants ainsi engagés dans des procédures rapidement irréversibles alors qu’ils sont encore très jeunes pour se déterminer. Les critiques portent aussi sur le fait que les traitements hormonaux n’ont pas prouvé leur innocuité à long terme, et qu’il est impossible à l’heure actuelle d’évaluer leurs bénéfices et leurs risques. D’autant qu’il semble que certaines personnes opérées regrettent à l’âge adulte leur choix, voire développent des troubles psychologiques. La question est également posée de savoir si le trouble de l’identité de genre chez l’enfant n’anticiperait pas plutôt une attitude homosexuelle à l’âge adulte que le choix de changer de sexe anatomique. Seules des études plus poussées permettront de répondre à toutes ces questions.
Mais au-delà de ces réserves liées au manque de recul par rapport au devenir des enfants engagés dans ces processus, il est permis de se demander pourquoi le sexe anatomique devrait forcément correspondre au genre. Pendant longtemps, l’idée que le sexe anatomique primait sur toute autre considération a prévalu. Elle s’expliquait, évidemment, par l’impossibilité chirurgicale ou hormonale de transformer un être de sexe masculin en être de sexe féminin, ou le contraire. À partir des années 1980, lorsque la demande des personnes transgenres a commencé à être entendue et que des traitements médicaux sont apparus, des psychiatres nord-américains ont émis l’idée que la dysphorie de genre était une pathologie et ils ont commencé à imaginer des traitements de réassignation au sexe anatomique de naissance pour que « les garçons se comportent comme des garçons et les filles comme des filles ». Ces traitements ont, depuis, été condamnés et déclarés contraires à l’éthique, tout comme l’avaient été auparavant ceux qui tentaient de remettre les homosexuel(le)s sur le chemin de l’hétérosexualité. C’est une excellente chose mais, derrière l’idée que le genre prime sur le sexe anatomique et que ce dernier doit en quelque sorte « suivre », ne retrouve-t-on pas toujours le même présupposé, à savoir celui d’une indispensable adéquation entre sexe anatomique et genre ?
Certaines personnes transgenres contestent aujourd’hui cette position et se désignent comme « transgenres non opérés », ou encore « non bi », c’est-à-dire refusant l’opposition termes à termes du masculin et du féminin. Autrement dit, la question que posent les enfants comme Sasha peut être entendue de deux façons : soit comme la manifestation d’un désir de changement de genre et de sexe anatomique, soit comme celle d’un désir de changement de genre sans modification de sexe anatomique. Le problème est qu’aujourd’hui, pour faire admettre par l’entourage, notamment scolaire, le désir d’un changement de genre, il faut en passer par un certificat médical attestant de la mise en route d’une procédure hormonale et chirurgicale visant à changer le sexe anatomique…
1 Un film de de Sébastien Lifshitz.
2 Article paru dans la revue « L’école des parents » en 2021.
