Des preuves d’amour

par | 2026 | 2025, Chronique de Cinéma

Des preuves d’amour, d’Alice Douard

Qui de nous deux ?

Tous les couples qui attendent un enfant savent bien que parmi leurs amis, et dans leur famille même, il y a les enthousiastes, les tièdes et les déprimants. Mais le film de Alice Douard montre que ces problèmes ne sont rien par rapport à ceux des futurs parents de même sexe. Car alors, aux difficultés relationnelles bien communes, aux conseils plus ou moins adaptés de ceux qui affirment ne vouloir que votre bien, s’ajoutent des démarches administratives complexes, des attaques homophobes et, lorsqu’il s’agit de femmes, des doutes sur le choix de celle qui portera l’enfant.

Céline et Nadia sont mariées et attendent ensemble un enfant. La grossesse de Nadia la place de fait dans le rôle de mère, mais Céline doit assurer sa légitimité comme parent légale de l’enfant à naître. Une légitimité autant psychologique qu’administrative : c’est en effet sous l’expression de « ma partenaire » que Céline désigne d’abord Nadia avec laquelle elle est pourtant mariée. Le poids des habitudes reste fort, et l’action du film se passe un an après la loi Taubira autorisant le mariage des partenaires de sexes différents. La première scène se déroule chez un avocat. Le fait que Céline et Nadia soit mariées ne désigne pas pour autant Céline comme parent légal. Elle doit donc monter un dossier d’adoption réunissant des témoignages écrits de proches et d’amis certifiant qu’elle s’occupe bien de l’enfant1. Coût de la démarche chez cet avocat (on est donc en 2021) : 2500 euros.

Le choix de Céline d’être parent de l’enfant à naître doit en effet être validé par ses parents et des proches. Une communauté qui ne doit pas être constituée uniquement de femmes homosexuelles, précise l’avocate. De jeunes couples hétérosexuels, des collègues de travail, des cousins et cousines, mais surtout les parents de Céline qui doivent prouver par une lettre officielle que le couple de Céline et Nadia existait avant la grossesse de cette dernière et déclarer qu’ils sont prêts à assumer leurs fonctions de grands-parents. Alors que le choix d’un couple hétérosexuel d’avoir un enfant n’engage que lui, les couples homosexuels découvrent un paradoxe de la loi qui les autorise à avoir un enfant ensemble : faire la preuve de la confiance de leur entourage dans les capacités de celle des deux femmes qui n’a pas porté l’enfant d’être parent, et aussi de l’accord de ses propres parents à endosser le rôle de grands-parents. Autant dire que pour les personnes que leur orientation homosexuelle a amenées à rompre avec leur entourage familial, cette démarche est compliquée, voire impossible.

C’est un peu le cas de Céline. Elle n’a pas d’autre famille que sa mère. C’est une pianiste très célèbre, mais qui, semble-t-il, s’est assez peu occupée de sa fille, en la laissant la plupart du temps à son mari. C’est donc sans illusion que Céline va la voir. Elle ne l’avait d’ailleurs pas informée de son mariage ni de la grossesse de Nadia, qui arrive maintenant au sixième mois. Mais l’obligation d’obtenir de sa main un document écrit l’oblige à renouer avec elle. Contre toute attente, lorsque Céline lui dit attendre un enfant, elle s’enthousiasme… puis semble déçue d’apprendre que c’est une autre femme qui va mettre l’enfant au monde. Les choses finiront par s’arranger malgré tout, cette femme se sentant probablement si coupable de ne pas s’être occupée de sa fille qu’elle trouve maintenant à se débarrasser de sa culpabilité en donnant à sa fille le document qu’elle attend. Une très jolie scène fait transition : Céline retire de l’oreille de sa mère un morceau de coton-tige qui y était resté coincé, et sa mère entend ses arguments.

Mais le plus difficile ne vient pas toujours de là où on l’attend. La famille de Nadia accueille depuis des années Céline à sa table. Pourtant, la mère de Nadia dit son embarras à expliquer à son entourage qu’elle va être grand-mère. En effet, la question qu’on lui pose en premier est évidement : « Qui est le père ? » Alors il faut expliquer à la fois l’homosexualité, le mariage et l’enfant qui aura « deux mères ». « Je suis très gênée pour expliquer tout cela », dit-elle.

Et puis il y a les problèmes que connaissent tous les parents. Ceux qui ont des enfants maintenant grands prétendent raconter leur « guerre ». Il y a des cacas, du vomi, de la bave, de la morve, des cris sans fin la nuit qui empêchent de dormir… et cette période n’en finit pas. Tous ceux qui « y sont passés » tiennent à vanter leurs mérites, et les hommes ne sont pas les derniers. Pour une fois qu’ils ont la possibilité d’expliquer à une femme ce qui va lui arriver : « Tu verras, Céline, comme c’est difficile », dit le père de Nadia. Et puis c’est une façon indirecte de faire la leçon à leur femme qui n’a pas reconnu leurs mérites. Il serait finalement bien plus simple d’être la mère qui accouche que celui ou celle qui devra ensuite rattraper par un comportement exemplaire le fait qu’il n’ait ni porté, ni mis au monde l’enfant.

Évidemment, cela ne présente pas à Céline et Nadia les épreuves qui les attendent sous le jour le plus favorable. Et puis les reproches que les mères font aux pères interrogent Céline sur son rôle futur : sera-t-elle à la hauteur ? C’est elle après tout qui devra soulager la jeune accouchée d’un grand nombre de tâches. Tout cela angoisse les jeunes femmes. Au sortir d’une soirée chez des amis, Nadia déclare : « Quand j’entends tout ça, ça me donne envie d’avorter. »

Et puis impossible aussi d’échapper aux plaisanteries graveleuses ou aux propos déplacées. L’ami qui déclare qu’il aurait mieux valu que les deux femmes fassent appel à lui plutôt qu’à un donneur anonyme au Danemark. Celui qui se réjouit, en découvrant que Céline et Nadia sont mariées, qu’il existe des lesbiennes jolies. Mais Alice Douard ne pose pas ses héroïnes en victimes. Tout cela relève plus souvent de la maladresse que de la méchanceté, mais révèle des tabous enfouis. Le plus pénible pour les deux femmes, et aussi le plus drôle pour le spectateur, se passe à l’hôpital. Un jeune interne chargé d’interroger les futurs parents pose à Céline toutes les questions habituellement destinées au père biologique : les maladies, les interventions chirurgicales personnelles, les allergies, les conduites alimentaires, les antécédents familiaux… Et comme elle fume et a eu un parent atteint d’Alzheimer alors que Nadia ne présente aucun antécédent problématique, il en conclut qu’il valait finalement mieux que ce soit Nadia qui porte l’enfant … avant de s’apercevoir que ses propos toutes les hésitations qui ont précédé ce choix.

Ce qui contribue à créer du stress chez les deux partenaires. Des doutes, des rancœurs, des amertumes ressortent. Nadia est plus âgée, et le couple s’était mis d’accord pour privilégier celle qui avait le moins d’années devant elle pour porter un enfant dans de bonnes conditions. Mais Céline se demande finalement si elle n’a pas accepté le mauvais rôle. Comment être une seconde mère lorsque tous les conseils des parents qui n’ont pas accouché viennent forcément d’hommes dont les émotions et les attentes sont bien différentes de celles des femmes ? Tout est à inventer. Heureusement, l’équipe médicale qui accouche Nadia semble s’être elle aussi poser la question. La petite fille qu’elle met au monde n’est pas déposée sur son ventre, selon le protocole habituel, mais Céline est invitée à ôter son T-shirt pour que le bébé puisse se peloter contre sa peau. Ainsi se met en place un protocole nouveau dans lequel la proximité de la mère qui n’a pas accouché est non seulement reconnu, mais pris comme support d’attachement. Le bébé est ainsi précocement familiarisé avec son odeur autant qu’avec celle de sa génitrice. Une famille, ce n’est pas forcément « un père, une mère et des enfants », comme le répétait le slogan de la « manif pour tous ». Les formes de la comaternité s’inventent. Dans tous les cas, ce qui importe, c’est ce que disait déjà le poète Jean Reverdy : « Il n’y a pas d’amour, il n’y a que des preuves d’amour. » Des preuves nouvelles à inventer pour des couples nouveaux.

 

1 Depuis 2021, la situation se serait améliorée, la loi autorisant la reconnaissance conjointe anticipée de l’enfant à venir. (à compléter ?)