La vraie famille

par | 2026 | 2022, Chronique de Cinéma

La vraie famille de Fabien Gorgeart

Recevoir et donner1

Le générique se déroule lentement sur fond de vacances d’été. Anna (jouée par Mélanie Thierry) et son mari Driss (Lyes Salem) jouent avec leurs trois enfants, un oncle, une tante et des cousins. Moments de rires et de tendresse partagés destinés à nous convaincre que cette famille est bien « une vraie famille ».

Une famille pas comme les autres

Mais le lendemain, une sortie Accrobranche révèle un problème inattendu. Celle-ci concerne tout le monde, sauf le plus jeune des fils, Simon (Gabriel Pavi), âgé de 6 ans, qui reste avec Anna. Le spectateur se demande pourquoi : est-il trop jeune, malade ? Puis, le dimanche matin, il est le seul à se rendre à la messe, avec sa mère. De retour à la maison, Anna et Simon ont rendez-vous à l’Aide Sociale à l’Enfance (ASE) où l’enfant retrouve Eddy, son vrai père (Félix Moati), qui l’emmène avec lui quelques heures. Le spectateur alors découvre alors qu’Anna n’est pas la mère de Simon et que celui-ci est placé depuis ses 18 mois dans une famille d’accueil. Une représentante de l’Aide Sociale à l’Enfance rend régulièrement visite à Anna pour vérifier la qualité de son travail, car il s’agit bien d’un travail supervisé, en outre, par une juge pour enfants (Dominique Blanc).

Parmi les conditions qui président à l’installation de Simon dans cette famille, figurent l’interdiction des activités périlleuses – donc de l’Accrobranche, que les parents autorisent à leurs propres enfants – mais aussi aussi l’obligation de l’emmener le dimanche à la messe et de lui donner une chambre indépendante : les deux autres garçons de la famille, nés du couple formé par Anna et Driss, doivent se partager la troisième chambre de la maison.

Un drame de l’attachement

Tout est prêt alors pour que débute le drame que ce film nous raconte. Un drame que le réalisateur Fabien Gorgeart a vécu lui-même autrefois, puisque sa famille accueillait un enfant placé. Anna apprend qu’Eddy souhaite récupérer son fils. Ce placement avait été justifié par le décès brutal de la mère de Simon quand ce dernier avait un peu plus d’1 an. Le père, désespéré par ce deuil, n’avait pas été jugé capable par le juge pour enfants d’assurer correctement ses fonctions parentales. Mais cinq ans ont passé, et il se sent désormais prêt. La juge pour enfants explique donc à Anna que Simon ira maintenant chez son père chaque week-end de façon à préparer progressivement son départ définitif. L’enfant se retrouve rapidement pris dans un conflit de loyauté. À la demande de son père, il ne doit plus appeler Anna « maman », alors qu’il souhaite continuer à le faire. Eddy demande aussi à Anna d’accorcher dans la chambre de Simon une photographie du couple de ses parents, avec sa mère qu’il n’a jamais connue. L’image suscite chez lui des cauchemars. Anna l’enlève à sa demande, mais Eddy le lui reproche et questionne Simon, qui nie alors l’avoir demandé.

Le reste du film tourne autour de l’arrachement que va vivre Anna. En s’occupant de Simon comme de son propre enfant, elle a trouvé la force de lui témoigner à la fois la tendresse et le dévouement dont ce dernier avait besoin, et que le réalisateur et l’actrice mettent ici en scène avec force et délicatesse. Mais Anna a fini par oublier que Simon pouvait à tout moment être réclamé par son père biologique et que le juge pour enfants pouvait accéder à cette demande : dans la loi française, son droit éducatif est prioritaire. Elle découvre alors à quel point elle était dans le déni de la possibilité de ce départ. Un déni très utile, car il lui a permis de remplir à la perfection son rôle maternel. La juge pour enfants lui rappelle alors ce qui aurait dû être sa mission : « Aimer Simon, mais pas trop. » Faire aussi bien… mais en s’attendant à tout moment à ce qu’il lui soit retiré. Une mission évidemment impossible. Driss, son mari, se comporte lui aussi comme un vrai parent avec Simon, mais il arrive, mieux que sa femme, à faire la part des choses, dès qu’il comprend qu’il n’y a plus d’espoir que Simon reste.

Quelques autres questions sont rapidement évoquées dans le film, comme la relation ambivalente des deux garçons de Anna et Driss. D’autres enfin sont ignorées : que représente l’argent gagné de cette façon dans la vie du couple, autrement dit quelle est la part d’intéressement financier et celle de dévouement altruiste ? Ou encore comment cet enfant, dont la présence dans la famille est toujours suspendue à l’éventualité de son départ, est-il intégré, ou pas, par les grands-parents ?

Mais il est rare de trouver un film qui pointe aussi bien les contradictions entre, d’un côté, les arrangements financiers et institutionnels qui permettent à des enfants confrontés à des parents en grande souffrance ou maltraitants de bénéficier d’un environnement favorable et affectueux et, de l’autre, la tendance inévitable des êtres humains à s’attacher au-delà du raisonnable à ceux avec lesquels ils partagent des moments de bonheur.

La GPA aussi

Je n’ai pas pu m’empêcher, en regardant ce film, de penser aux débats actuels autour de la grossesse pour autrui2. Les problèmes qui sont pointés sont-ils si différents de ceux évoqués dans ce film consacré à une famille d’accueil ? Il y a d’abord l’événement déclencheur, toujours exceptionnel et dramatique, qui justifie un processus fortement encadré et institutionnalisé. Dans le film de Fabien Gorgeart, c’est la mort brutale de la mère et la dépression du père. Dans le cas de la GPA, c’est la découverte par une femme de son incapacité biologique à avoir un enfant, autrement dit la mort de sa fonction maternelle, étant donné la quasi-impossibilité, aujourd’hui, d’adopter un enfant. Ensuite, il y a la motivation financière. Bien sûr, la famille d’accueil ne s’enrichit pas avec ce qu’elle reçoit de l’ASE, mais cette somme n’est pas négligeable lorsqu’il s’agit de rembourser un crédit après un endettement immobilier, ce qui semble être le cas du couple formé par Anna et Driss. La situation est-elle si différente dans une procédure de grossesse pour autrui ?

Ce dédommagement financier n’empêche pas une relation d’attachement extrêmement forte, notamment de la mère, qui s’occupe le plus souvent des tâches quotidiennes permettant aux jeunes enfants de se développer dans les meilleures conditions possibles. C’est le fil rouge du film de Fabien Gorgeart. Dans la GPA, il s’agit de l’attachement de la mère porteuse au fœtus qui grandit en elle. Pour bien faire le job, elle doit exactement répondre à la mission imposée par le juge à Anna : aimer l’enfant, mais pas trop. L’aimer suffisamment pour le porter avec tendresse et bonheur pendant neuf mois, mais pas trop, pour pouvoir s’en détacher le moment venu.

Enfin vient la séparation. Dans le cas de la famille d’accueil, elle peut survenir à tout moment si la justice considère que les parents biologiques, ou l’un d’entre eux, sont de nouveau en mesure de s’occuper de leur enfant, et cela quelle que soit la souffrance imposée aux membres de la famille d’accueil, notamment à la mère et à l’enfant qui y a trouvé sa place pendant plusieurs années. Dans le cas de la GPA, la séparation est en revanche programmée pour la fin de la gestation, neuf mois après la conception de l’enfant. Rien d’imprévu donc. Mais à la différence de ce qui se passe dans La Vraie Famille, la mère qui a porté l’enfant pour autrui peut, par contrat, conserver un lien avec l’enfant. Anna, elle, n’a pas cette chance ! La juge lui interdit tout contact avec Simon afin, dit-elle, de ne pas empêcher la construction de liens d’attachements du garçon avec son père.

La Vraie Famille nous montre finalement qu’il n’y a pas de solution heureuse à ces situations exceptionnelles. Seulement beaucoup de dévouement et de souffrance, qui nécessitent dans les deux cas un encadrement législatif rigoureux, mais aussi bienveillant et, surtout, qui privilégie l’intérêt de l’enfant. Afin de permettre à des humains en manque d’affection de recevoir et de donner celle-ci, et ainsi de s’accommoder de situations dramatiques telles que la mort d’une mère dans les mois qui suivent leur naissance ou l’impossibilité d’enfanter.

1 Article paru dans lrevue « L’école des parents » en 2022.

2 La GPA est actuellement interdite en France, mais les enfants nés par GPA à l’étranger sont maintenant reconnus comme enfants à part entière des parents qui ont eu recours à une mère porteuse.