Squid Game1
Que le plus fort gagne2
Imaginez une gigantesque compétition dans laquelle le gagnant empocherait plusieurs milliards de dollars. Et imaginez aussi que les épreuves proposées soient des jeux d’enfants : « 1-2-3 Soleil », concours de billes ou petits gâteaux en sucre dont il faut extraire le motif central sans le briser. Bref, des jeux simples et reconnaissables par tous, auxquels s’adonnent les plus jeunes et qui éveillent la nostalgie des plus âgés. Comme dans tout jeu, bien sûr, il y a des perdants. Mais ici, chaque échec est sanctionné par la mort. Vous avez reconnu la série sud-coréenne Squid Game, dont le titre reprend le nom d’un jeu pratiqué par les enfants de ce pays, le « jeu du calamar », une sorte de marelle. Elle est devenue en quelques semaines la série la plus regardée sur Netflix dans 83 pays différents, et passe pour une série « culte » dans beaucoup d’entre eux. Elle est bien évidemment classifiée 16+, et pourtant, il n’y a plus aujourd’hui d’école élémentaire dont les élèves ne jouent pas à Squid Game. Le jeu a même gagné certaines écoles maternelles. Mais comment les enfants ont-ils donc fait pour voir la série ?
Un phénomène de cours de récréation
En fait, les enfants n’ont pas besoin de l’avoir regardée pour savoir ce qu’elle met en scène. Tout d’abord, il y a la bande-annonce, accessible à tous sur YouTube. Le paysage audiovisuel adulte est en effet devenu aujourd’hui accessible à tout âge, comme le montre le visionnage de pornographie en ligne par des mineurs. Or cette bande-annonce réunit tout ce qu’il y a de plus effrayant dans la série, sans que rien n’y soit contextualisé. Des images violentes s’y succèdent à un rythme effréné sans que le spectateur ait pu s’y préparer d’aucune façon.
Il y a également ceux qui ont entendu parler de Squid Game par un camarade. Et ce qu’il leur a dit peut avoir eu sur eux des effets plus graves que s’ils avaient regardé un épisode. Face à des images dérangeantes, nous avons chacun le réflexe de chercher à les comprendre et à prendre du recul. Mais quand un enfant raconte à un autre une séquence qui l’a terrifié, il le fait avec une charge émotionnelle telle que son interlocuteur peut imaginer quelque chose de bien pire.
Enfin, certains enfants ont pu apercevoir sur les kiosques à journaux, à la fin du mois d’octobre, la photographie du visage d’une adolescente ensanglantée et horrifiée en couverture du quotidien Libération, surmontée des mots énigmatiques : Squid Game, et ont pu avoir envie d’en savoir plus…
Du coup, avec Squid Game, les jeux de cours de récréation ont pris un tour nouveau. Les perdants se font frapper ! Non pas que ce genre de pratique soit apparue avec Squid Game. Il y a toujours eu des jeux violents entre enfants, y compris en maternelle, comme le montre le film Récréation de Claire Denis. Mais en montrant aux enfants des adultes imitant leurs jeux traditionnels, cette série leur a donné envie d’imiter les adultes dans ce qu’ils y apportent d’original, à savoir la violence contre les perdants. Et même si les enfants ne manifestent pas de violence physique, le fait que les candidats battus y soient traités sans pitié peut renforcer, chez certains d’entre eux, la tentation de considérer les perdants comme faibles et méprisables. Ajoutez à cela le rôle des réseaux sociaux : 16 milliards de vidéos comportant le hashtag #SquidGame ont été recensés sur la seule plateforme TikTok3. Or il n’est pas rare, dans ces défis, que le perdant reçoive quelques gifles, encourageant ainsi les enfants à faire de même.
Que faire ?
Je conseille d’abord vivement aux parents d’enfants scolarisés, quel que soit leur âge, de regarder cette série ou, au moins, sa bande-annonce, sans oublier que celle-ci est bien plus éprouvante que ses neuf épisodes car, encore une fois, rien n’y est contextualisé. Puis de s’appuyer sur elle pour avoir des conversations familiales. Si leur enfant est jeune, qu’ils lui demandent comment il en a entendu parler. Certains de ses camarades l’ont-ils regardée ? Lui-même en a-t-il visionné des épisodes ? Qu’en a-t-il pensé ? Participe-t-il dans la cour de récréation à des jeux qui en sont inspirés ? Si oui, quelle place y occupe-t-il : celle de victime, d’agresseur, de meneur de jeu, de simple témoin, de sauveteur ? Quel rôle souhaiterait-il y tenir ? Aimerait-il y jouer autrement ?
Qu’ils l’écoutent et répondent à ses questions éventuelles. Ils peuvent aussi confectionner avec lui les fameux gâteaux au sucre dont il a probablement entendu parler, et essaient d’en détourer la figure centrale sans la casser. Puis lui posent cette question : « Qu’est-ce qui pousse, à ton avis, les personnages de la série – des gens normaux – à se laisser réduire à un numéro et à mettre ainsi leur vie en péril ? Sont-ils emprisonnés de force dans le jeu ? » « Pas du tout ! » « Menacés ? » « Oui, mais pas par les organisateurs du jeu ! » Tous les joueurs de Squid Game sont en effet endettés de façon tragique. Ils risquent de finir leur vie en prison, de laisser leurs enfants ou leurs parents sans ressources, et certains même de se faire assassiner par la mafia s’ils ne remboursent pas leurs dettes rapidement. Autrement dit, cette série met en scène des exclus de la société qui sont prêts à mourir pour continuer à vivre, ou permettre à leurs proches de le faire.
Un miroir de la société
Si l’enfant est déjà adolescent, les parents peuvent pousser l’échange plus loin. Lui demander s’il joue à des jeux vidéo dans lesquels il est confronté à des situations semblables. Et lui expliquer que ce combat à mort, où seul le plus fort ou le plus rusé parvient à survivre, et où tous les coups sont permis pour éliminer les concurrents, reflète un peu la société sud-coréenne d’aujourd’hui. Une société très inégalitaire4 où les plus pauvres croulent sous le surendettement5. Dans Squid Game, tous les citoyens ont en principe les mêmes chances de gagner et la règle de base de la démocratie y est respectée : si une majorité de participants vote pour l’arrêt du jeu, chacun des survivants est renvoyé chez lui. Mais la situation sociale est telle que même les participants qui ont voté pour interrompre le jeu y reviennent. On découvre alors que les milliardaires qui poussent ces malheureux à s’entretuer pour leur seul divertissement construisent justement leur fortune sur la dérégulation du crédit : une loi permet aux citoyens les plus pauvres de leur emprunter sans limite pour subvenir à leurs besoins élémentaires, jusqu’à contracter des dettes abyssales qu’ils ne peuvent pas rembourser.
Mais ne vivons-nous pas, nous aussi, toutes proportions gardées, dans une société semblable ? Une société où, pour rembourser leurs emprunts, nourrir leurs enfants et assurer les soins de leurs parents âgés, certains sont obligés d’accepter des conditions de travail dangereuses, tandis que d’autres sont acculés au suicide par leur surendettement ?
Pourtant, ceux qui regarderont Squid Game jusqu’au bout auront finalement une bonne surprise. Ils y découvriront que quelles que soient les épreuves inhumaines auxquelles sont confrontés les personnages, il leur est toujours possible d’y réagir de façon humaine. C’est notamment le cas lorsque le héros vient en aide à un autre joueur, s’associe au plus faible d’entre eux ou imagine de faire arrêter le jeu, et donc de perdre son gain, pour qu’une candidate blessée puisse être soignée. Cette série ne dénonce pas seulement le capitalisme sauvage. Elle met également en scène des comportements humanistes, et de cela aussi, bien sûr, il faut parler à nos enfants.
1 Une série réalisée pour Netflix par Hwang Dong-hyuk.
2 Article paru dans la revue « L’école des parents » en 2021.
3 https://www.raprnb.com/2021/10/06/squid-game-les-challenges-inspires-de-la-serie-font-un-tabac-sur-tiktok-videos/
4 Lire à ce sujet, notre chronique sur Parasite, de Boon Joon-ho (L’école des parents n° 633, octobre 2019).
5 La dette des ménages y serait supérieure à celle du PIB (Le Monde, 17.10.2021).
