Barbie de Greta Gervig1

L’ambiguïté Barbie2

Si vous ne l’avez pas encore vu, courrez-y en famille ! Car rarement un film aura suscité autant d’échanges dans les couples et entre les générations sur le statut des femmes dans notre société. La réalisatrice, Greta Gervig, ne laisse d’ailleurs planer aucun doute sur le message qu’elle veut transmettre. Le personnage de Gloria (America Ferrera) le formule clairement au milieu du film : « Nous autres, femmes, nous devons toujours être extraordinaires, mais, quoi qu’il arrive, on s’y prend toujours mal. »

Libératrice et fasciste

Le film débute avec un pastiche de 2001 l’odyssée de l’espace : la poupéepin-up Barbie aurait bouleversé la construction identitaire des petites filles exactement comme l’invention de l’outil a permis à l’être humain de quitter le monde animal ! Grâce à elle, les fillettes auraient abandonné leurs rêveries de femmes destinées aux fourneaux et aux couches pour s’anticiper dans un monde où elles peuvent devenir professeures d’université, présidentes des États-Unis ou Prix Nobel. Un avis qui n’est pas partagé par tout le monde : l’adolescente Sasha (Ariana Greenblatt) le dit tout net : cette poupée est « fasciste », entendez par là que son modèle de Bimbo longiligne a tout pour alimenter la soumission des femmes à un modèle idéal impossible à atteindre.

Mais à Barbieland, paradis rose et plastique, cette question ne se pose pas. Nous y découvrons une société dans laquelle toute la vie sociale est tenue par des femmes, ce qui permet au passage de vanter les multiples produits de la marque Mattel, fabricante de la poupée Baribie et coproductrice du film. Du matin au soir, les poupées se saluent, se congratulent. Et elles terminent chaque journée par une « soirée entre filles ». Ce monde, c’est celui de « Barbie et Ken ». Si cette formule vous paraît innocente, rappelez-vous la façon dont nous sommes habitués, dans notre société encore bien patriarcale, à désigner un couple par cette expression : « C’est Pierre et Évelyne », voire « c’est Pierre et sa femme ». Ce sera d’ailleurs la première revendication de Ken (Ryan Gosling) lorsqu’il découvrira le « vrai monde », c’est-à-dire le nôtre : que leur couple soit désigné sous l’appellation : « C’est Ken et Barbie. » Celle-ci (Margot Robbie) proposera une troisième formulation : « C’est Barbie, et c’est Ken. »

La seconde séquence débute lorsque Barbie commence à se détraquer. Ce sont d’abord ses amis qui s’en aperçoivent : Barbie a des idées noires et parle de la mort ! Mais pour elle, la prise de conscience survient lors de la transformation de ses pieds, normalement bloqués en position d’équilibre sur les orteils de façon à ne pouvoir recevoir que des chaussures à talons hauts. Les voilà qui deviennent subitement « plats », c’est-à-dire semblables à ceux d’un humain ! Et puis elle commence à avoir de la cellulite ! Bref, elle cesse d’être une poupée parfaite et commence à ressembler à un humain. Barbie Bizarre qui a subi elle-même ces mutations lui explique que son « humanisation » est la conséquence des mauvais traitements que certains enfants font subir à leur poupée du fait de leurs idées dépressives. La seule solution est donc qu’elle aille dans le monde des humains, retrouve sa propriétaire et la guérisse de sa dépression.

Le troisième épisode commence donc avec son départ dans le monde des humains au volant de sa Chevrolet Corvette décapotable rose, qui se transforme successivement en bateau, fusée, vélo, camping-car et motoneige, pour symboliser le passage d’un univers à l’autre. Ken s’est caché dans le coffre et s’accroche à elle comme un chien à sa maîtresse. C’est donc ensemble qu’ils arrivent à Los Angeles. Là, pendant que Barbie cherche sa propriétaire, Ken découvre la société patriarcale américaine : les hommes passionnés de grosse cylindrée et de chevaux, possédant tous les postes importants et s’adressant aux femmes en les appelant « bébé ». C’est pour lui un éblouissement, l’équivalent de la séquence du début pour les petites filles découvrant qu’elles ne sont pas condamnées à être mères de famille. Il s’empresse alors de revenir à Barbieland pour convaincre toutes les poupées mâles de le transformer en société patriarcale. Il n’a évidemment pas de peine. Plus bizarrement, les Barbie adhèrent également assez vite à ce nouvel ordre des choses… Elle se laissent bientôt guider en toute circonstance par des hommes qui leur répètent sans cesse : « Je sais comment il faut s’y prendre, je vais t’expliquer. »

Pendant ce temps, Barbie, qui se trouve toujours à Los Angeles, est arrêtée par les hommes de la société Mattel, qui veut évidemment la faire retourner dans sa boîte. Elle leur échappe grâce à l’aide de celle qui a maltraité sa poupée dans le monde humain. Ce n’est pas une petite fille, mais une adulte prénommée Gloria à laquelle son adolescente, Sasha, refuse d’adresser la parole, lui déniant son rôle de mère. Elle a joué avec Barbie étant petite, elle a cru aux rêves que la poupée porte, mais elle s’est aperçue que le vrai monde ne leur ressemble pas. Alors elle a récupéré la poupée Barbie que sa fille s’apprêtait à jeter, s’est remise à jouer avec elle et lui a communiqué ses idées noires, dont la cellulite…

L’épisode suivant met en scène le retour de Barbie à Barbieland, accompagnée de Gloria et de sa fille Sasha, qui ont échappé ensemble à la police de Mattei. Le choc est brutal, Barbieland est devenue Kendom, tandis que Ken se prend pour G.I. Joe3 et arbore un sweet sur lequel il est écrit « I am Kenough ». Il paraît que la phrase est devenue virale aux États-Unis pour signifier que l’on a une bonne estime de soi et que l’on trouve le bonheur indépendamment de ce que les autres pensent, jugent ou disent à notre sujet. Il manquait à la psychologie positive américaine un slogan, Mattel l’a trouvé !

Mais comment permettre aux Barbie de retrouver leur indépendance d’esprit ? La méthode mise en avant dans le film est simple et astucieuse, mais elle aurait à mon avis mérité d’être beaucoup mieux clarifiée. Elle est résumée par cette formule utilisée par l’ancienne maire de Barbieland : « Il suffit de pointer aux Barbie la dissonance cognitive pour les réveiller. » Je ne sais pas si beaucoup de spectateurs sont familiers de cette expression, mais peut-être y en a-t-il beaucoup plus aux États-Unis qu’en France. Elle désigne la façon dont une personne est partagée entre deux messages contradictoires dont elle ne peut sortir qu’en réalisant leur contradiction. En pratique, c’est par exemple pour les femmes : « Aie de l’argent, mais ne travaille pas ! »

Mais rassurons-nous, le retour au pouvoir des poupées femmes ne rétablit pas leur monde d’avant. Barbie semble avoir compris la leçon : « Je t’ai délaissé, dit-elle à Ken. Une soirée entre filles chaque jour, c’est trop. » C’est bien sûr le discours que les hommes présents dans la salle sont invités à tenir à de leur compagne ! Mais le message du film va bien au-delà : il est que si la relation de pouvoir entre les mondes masculin et féminin est réversible, c’est qu’elle est culturelle ! Les femmes reçoivent évidemment le message 10 sur 10. Pour les hommes, c’est moins sûr. Il faudra encore beaucoup de films tournant en dérision l’emprise que notre culture donne aux hommes sur les femmes pour que ceux qui sont en situation d’en profiter, c’est-à-dire les hommes, acceptent de changer.

 

1 Film de Greta Gerwig, avec Margot Robbie (Barbie), Ryan Gosling (Ken), America Ferrera (Gloria) et Will Ferrel (DG de Mattel).

2 Article paru dans lrevue « L’école des parents » en 2023.

3 Figurine articulée sur le thème de l’armée produite depuis 1964 par la société Hasbro.