Family Romance, LLC de Werner HERZOG1
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Comment évoquer une situation familiale dans laquelle rien n’est totalement vrai, ni totalement faux ? Werner Herzog nous propose une réponse avec Family Romance, LLC, une fiction enchâssée dans la réalité puisque son acteur principal n’est pas un comédien professionnel, mais le patron d’une agence qu’il a fondée en 2009 à Tokyo, Family Romance.
Ce type d’entreprise loue des amis ou des parents de substitution pour quelques heures, une journée ou même des années. Par exemple, une femme dont le mari, alcoolique, n’est pas présentable, engage un acteur pour le remplacer au mariage de leur fille ; ou un employé qui a commis une faute professionnelle loue un remplaçant pour s’agenouiller devant son supérieur et implorer son pardon…
Le film se centre sur une femme très riche qui élève seule sa fille Mahiro, âgée de 12 ans, et qui décide qu’elle doit entrer en contact avec son père qu’elle n’a pratiquement pas connu, ou plutôt avec un père. En effet, comme le vrai père a disparu quand l’enfant était bébé et que la mère ne peut pas, ou ne veut pas le retrouver, elle décide d’embaucher un père de substitution.
Tout commence par un mensonge
Le faux père donne rendez-vous à Mahiro dans un lieu public. Quand il la rejoint, l’homme dit à l’adolescente : « Je t’ai reconnu tout de suite ! » Ce mensonge, dénoncé par les jeux de caméra, est destiné à la mettre en confiance. Par la suite, l’homme remplit son rôle à la perfection, se montrant toujours empathique et réconfortant.
Mais le but du réalisateur n’est pas seulement de nous faire découvrir une particularité de la culture japonaise, la location d’acteurs étant aujourd’hui habituelle dans ce pays. Il montre aussi que cette pratique est fortement corrélée au rapport que cette culture entretient avec la technologie, et que ce rapport nous concerne également. Tout comme, avec dix ans de retard sur le Japon, les usagers des transports en commun français sont aujourd’hui masqués et presque tous penchés sur leur Smartphone, une autre révolution, déjà bien avancée au Japon, s’insinue dans nos vies quotidiennes : les robots de compagnie destinés aux personnes qui souffrent de solitude.
Le héros du film visite d’ailleurs à un moment un hôtel dont les hôtesses sont des automates, car il envisage de développer un service de substitution utilisant des robots. Dans l’état actuel de la technologie, c’est impossible. Mais plus tard ? D’ores et déjà, les poissons artificiels qui se déplacent dans l’aquarium de l’hôtel offrent un ballet aussi séduisant et apaisant que des poissons réels, et même plus ! La copie est parfois bien plus satisfaisante que le modèle original. Le faux père de Mahiro n’est-il pas un père parfait ?
Une culture de la simulation
Si un acteur peut être pris pour un père, un robot peut-il être pris pour un homme ? Non, bien entendu. Mais s’il est traité comme tel, où est la différence ? Cette question rejoint évidemment celle de la place des comédiens employés par Family Romance. Dans la culture japonaise qui définit chacun par sa place dans la société, peu importe les motivations de celui qui tient cette place. La famille présente le jour du mariage voit bien que le père qui accompagne la mariée n’est pas le vrai, tout comme le patron sait que l’employé qu’il accable de reproches n’est pas le vrai coupable, puisque l’employé en question se tient à ses côtés. Des robots pourraient-ils remplir de telles missions ? Au Japon, dans certains temples, des robots Pepper répètent déjà les formules sacrées et accomplissent les gestes rituels des moines traditionnellement dévolus à cette tâche.
Si personne n’est dupe, comment caractériser le rôle de ces dispositifs ? Pour le comprendre, il est important de se souvenir que deux modes de raisonnement nous permettent de gérer nos relations à l’environnement3. Le premier, appelé système 1 par Daniel Kahneman qui les a mis en évidence, est rapide et intuitif, tandis que le second, qu’il appelle système 2, est au contraire lent et réflexif. Dans le cas de nos relations aux objets, le système 1 nous conduit à adopter par commodité les mêmes comportements que vis-à-vis de nos semblables4. Par exemple, si mon ordinateur tombe en panne, je peux lui dire : « Non, tu ne vas pas me faire ça quand même ! Pas aujourd’hui ! » Bien loin de constituer un handicap dans nos relations à l’environnement, cette attitude est à l’origine de la formidable capacité humaine à domestiquer le monde. Mais si nous intégrons spontanément les objets dans nos relations sociales5, c’est toutefois avec une différence : je peux réprimander mon ordinateur, mais je n’attends pas de lui qu’il me réponde et je ne crains pas qu’il soit fâché ! En effet, c’est là que le système 2 intervient, en prenant en compte le fait que seuls les êtres vivants sont dotés de buts précis qu’ils poursuivent selon une logique qui leur est propre.
Toutes les cultures n’accordent pas la même importance aux objets. Dans la culture japonaise par exemple, la familiarité avec un objet le fait bénéficier de certaines des attentions que les occidentaux réservent aux humains. C’est ainsi que les aiguilles usagées des couturières sont déposées dans des temples pour y être honorées, que les robots chiens Aïbo hors d’usage bénéficient de rites funéraires, et qu’il est admis de vouloir épouser une créature de manga, un tel mariage n’ayant toutefois aucune valeur juridique. Une expérimentation menée dans une clinique de la douleur a montré que la présence d’un robot observateur pendant la consultation rassure 33 % des patients, tandis que seuls 6 % préfèreraient qu’il ne soit pas là6. Par ailleurs, quand le robot sourit et hoche la tête en se synchronisant sur les paroles du médecin, 40 % des patients se disent rassurés ; ce pourcentage monte à 50 % quand il sourit et hoche la tête de façon synchrone avec les attitudes du patient7.
Dans la culture occidentale, en revanche, seuls les êtres vivants sont considérés comme des partenaires de relation à part entière. Mais la situation risque de changer avec l’utilisation de machines humanoïdes simulant de mieux en mieux les compétences humaines. Le système 1 est en effet facilement victime de biais de raisonnement, et en avoir conscience ne suffit pas à s’en prémunir. Même si une personne sait qu’elle a affaire à une erreur de raisonnement en suivant ses intuitions, et donc son système 2, elle peut continuer à y croire. De là à penser qu’elle puisse se comporter comme si elle ne le savait pas, il n’y a qu’un pas. D’une certaine façon, nous avons déjà commencé, puisque nous nous attachons à des personnages de roman, de cinéma8 ou de jeu vidéo9 comme à des êtres humains le temps de notre lecture ou de leur présence sur l’écran. Ces créatures se meuvent dans un environnement fictionnel qui n’est pas celui de notre vie quotidienne, et tout prend fin en général quand nous fermons le livre ou l’écran, mais tout sera différent lorsque les robots seront présents dans un espace physique partagé.
Un monde de faire semblant
Le sociologue Erving Goffman a été le premier à pointer que la vie quotidienne comporte nombre de simulations ou, si l’on préfère, de mises en scène qui l’assimilent au théâtre. Nous jouons un rôle au bureau, un autre avec nos enfants, un troisième avec nos parents, etc. Cette situation est-elle si différente de celles décrites par Werner Herzog ? Après tout, l’existence de cette agence étant notoirement connue, tout le monde peut soupçonner l’ami de la famille qu’il rencontre lors d’un mariage ou d’un enterrement d’être en réalité un acteur, mais cela ne troublera pas son attitude à son égard à partir du moment où seul importe la tenue du rôle, quelle que soit l’identité de la personne qui le tient.
Dans le film, la situation s’avère pourtant constituer une véritable bombe à retardement émotionnelle. Mahiro devient amoureuse de l’acteur et lui demande de vivre avec lui. Mais sa mère, elle aussi, tombe sous le charme de l’homme dont elle loue les services et lui propose de devenir son compagnon, soi-disant pour assurer ce rôle de père de remplacement de façon pérenne. Au jeu de la simulation et des sentiments, ces derniers gagnent toujours ! Mais le contrat signé avec l’agence interdit aux acteurs d’aimer leurs clients ou d’être aimés d’eux. Le comédien fait donc jouer son droit de retrait. Il ne peut, contractuellement, expliquer la situation à Mahiro, puisque ce n’est pas elle mais sa mère qui l’emploie, et décide donc de se faire passer pour mort, en demandant à une entreprise de pompes funèbres de simuler son enterrement. En essayant le cercueil, il pose une question qui semble indiquer que les sentiments l’ont rattrapé lui aussi : « Si le mort pleure, est-ce que cela peut se voir ? »
Finalement, on se prend à espérer que Mahiro ait tout compris. Est-elle vraiment tombée amoureuse de son père, ou bien, en lui déclarant son amour, lui a-t-elle tendu un piège pour vérifier s’il l’est réellement ? Les entreprises comme Family Romance, qui emploie aujourd’hui 800 acteurs, sont légion au Japon. Difficile pour les adolescents, qui sont constamment sur les réseaux sociaux, d’ignorer le phénomène. Finalement, le dernier mot de l’histoire pourrait bien revenir au faux père, lorsqu’il dit à la mère, pour résumer ses relations avec Mahiro, qui prétend avoir été en vacances à Bali alors qu’elle n’y est jamais allée : « Je lui mens, elle me ment. » Une forme de réciprocité, en quelque sorte, qui convient peut-être aux adultes, parfaitement conscients de la situation. Mais aux enfants ? Ne sont-ils pas plus vulnérables aux risques d’attachements sincères, et aux trahisons de leur confiance ?
1 Film de Werner Herzog.
2 Article paru dans la revue « L’école des parents » en 2020.
3D. Kahneman, Système 1 Système 2. Les deux vitesses de pensée (Flammarion, 2012).
4 E. Grimaud et D. Vidal, « Aux frontières de l’humain. Pour une anthropologie comparée des créatures artificielles », Gradhiva,n° 15, Dossier « Robots étrangement humains »,2012.
5 Ph.Descola, Par-delà nature et culture (Gallimard, 2005).
6 M.Yoshikawa, Y.Matsumoto, M.Sumitani et H. Ishiguro, « Development of an android robot for psychological support in medical and welfare fields », IEEE International Conference on Robotics and Biomimetics, 2011.
7 E.Takano, T.Chikaraishi, Y.Matsumoto, Y.Nakamura, H. Ishiguro et K. Sugamato, « Psychological effects of an android bystander on human-human communication », Humanoids 2008 – 8th IEEE-RAS International Conference on Humanoid Robots, 2008.
8 S. Tisseron, « La réalité de l’expérience de fiction », L’Homme, n° 175-176, 2005.
9 S. Tisseron et F. Tordo, « Les diverses formes de l’empathie dans le jeu vidéo en ligne », in S. Tisseron (dir.), Subjectivation et empathie dans les mondes numériques (Dunod, 2013).
