Les graines du figuier sauvage 

par | 2026 | 2024, Chronique de Cinéma

Les graines du figuier sauvage de Mohammad Rasoulof

Quand la politique déchire la famille

Le film de Mohammad Rasoulof nous confronte à une famille iranienne ordinaire dans laquelle chacun s’est accoutumé à la dictature. Le père, Iman, est un honnête avocat iranien. La mère Najmeh le soutient autant qu’elle le peut dans son métier et s’occupe de leurs deux grandes filles bien élevées, Rezvan et Sana. Ces dernières, toutes deux étudiantes, s’accommodent des contraintes de la dictature. À peine la plus jeune ose-t-elle demander à la vendeuse, lors de l’achat d’un vêtement pour aller à l’université, de l’ajuster un peu mieux, mais celle-ci lui réplique que c’est un uniforme et qu’elle risque d’être rappelée à l’ordre par la police des mœurs. Les contraintes imposées par le régime pèsent discrètement sur les moindres faits et gestes, mais elles ont suffisamment pénétré les foyers et les consciences pour être intégrées à la vie quotidienne. Le conformisme est une force invisible dont chacun est l’agent sans même s’en rendre compte.

La rupture

Au début du film, Iman est promu au tribunal révolutionnaire de Téhéran, mais il comprend rapidement que son rôle consistera à condamner à mort de façon expéditive toutes les personnes que le procureur lui enverra. Il réalise la gravité des injustices qu’il va être obligé de commettre, mais décide de s’y conformer pour bénéficier des avantages substantiels que sa famille peut en tirer, notamment la possibilité d’obtenir un appartement dans lequel ses deux filles auraient chacune leur chambre. On lui ordonne de cacher son rôle à ses amis et à sa famille, qui pourraient être ciblés pour exercer des pressions sur lui, et il reçoit une arme pour se protéger. C’est alors que l’immense mouvement de protestation populaire consécutif à la mort de Mahsa Amini commence à secouer le pays. Iman s’enferme dans la solitude tandis que ses filles se trouvent prises dans une manifestation étudiante au cours de laquelle leur meilleure amie est défigurée par une décharge de chevrotine tirée par les forces de l’ordre. Dans la rue, des femmes se filment en train de brûler leur voile ou de couper leurs cheveux, c’est le début du mouvement « Femme, vie, liberté » qui embrase en quelques jours tout le pays.

Enfermé dans le déni

Petit à petit, le film s’organise alors autour de l’opposition du dedans et du dehors. Un dedans et un dehors qui se définissent d’abord par rapport à l’appartement. Que peut-on cacher chez soi et taire à l’extérieur ? Qu’est-ce qui doit rester dehors et ne surtout pas rentrer ? Comment faire le lien entre les deux et qui croire quand le secret fait loi partout ? Mais le « dedans » est tout autant le système de dans lequel s’enferme Iman. Le film alterne alors les plans des manifestations de rue, que les deux filles comprennent et approuvent, et les images du monde de plus en plus réduit dans lequel évolue leur père. Ses déplacements dans l’appartement semblent se réduire à l’espace qui sépare la porte d’entrée qu’il franchit très tard le soir pour se rendre dans la salle de bain, où il semble se purifier, jusqu’au lit où il s’endort. Les prises de vue sur les rideaux tirés, les portes fermées, traduisent le caractère de plus en plus carcéral de l’univers qui est le sien, comme si le monde dans lequel il évoluait se rétrécissait au fur et à mesure qu’il s’identifie au rôle d’exécuteur que le régime lui a confié. Il y a ceux qui acceptent de regarder à l’extérieur, que ce soit en se rendant sur les lieux des manifestations ou en les regardant sur leur téléphone mobile, et ceux qui décident obstinément de rester à l’intérieur du système imposé, dont font partie les médias d’information contrôlés par l’État. Un déni peut ainsi s’installer à l’échelle de toute une catégorie de la population. Un déni, c’est-à-dire un refus de voir la réalité.

L’affrontement des générations

Entre le dedans et le dehors, il y a le téléphone mobile. Il est au cœur de la transformation de Rezvan et Sana. C’est grâce à lui qu’elles comprennent ce qui se passe dans la rue, dans leurs écoles, pour leurs amies, tandis que les médias étatiques s’efforcent d’en imposer une version officielle, que leur père relaye. Au moment du repas familial, face à la télévision qui diffuse les messages du pouvoir, elles consultent leur téléphone mobile et découvrent la brutalité du monde qui les entoure. Et c’est encore avec son téléphone mobile que l’une d’entre elles apprendra à se servir d’une arme. Rien n’arrête la volonté et le désir de ces jeunes filles de se projeter hors d’elles-mêmes et de leur famille, dans cette nouvelle société où la femme pourrait avoir une parole écoutée et reconnue, et peut-être un jour une place. Mais le personnage le plus intéressant est la mère. Au début, elle relaye l’autorité paternelle et se fait donc garante de l’ordre social, quand bien même celui-ci menace sa liberté et les aspirations de ses filles. Puis, au fur et à mesure que celles-ci prennent fait et cause pour les manifestants, et s’oppose à leur père, elle tente de trouver des solutions de compromis. Elle renonce peu à peu l’idée que la vérité ne vienne que de la bouche des parents, ou des gouvernants. Mais elle se garde encore de prendre le parti de ses filles. Comme pour compenser le sentiment d’abandon que Iman peut percevoir dans ce changement d’attitude de ses filles, elle s’occupe de plus en plus de lui, le masse, lui coupe tendrement les cheveux, comme consciente du fait que la révolte de Rezvan et Sana le fragilise et risque de lui compliquer considérablement sa tâche d’exécuteur des condamnations lancées par le régime contre ce qu’il estime être ses opposants.

Mais la situation bascule lorsque l’arme de service d’Iman disparaît. Il développe alors une forte suspicion à l’égard des trois femmes. Rezvan, Sana et Najmeh comprennent qu’elles sont devenues des ennemies du régime. Il n’y a plus d’entre-deux possible, et Iman le confirme lorsqu’il se met à appliquer à sa femme et à ses filles le credo de toutes les dictatures : « Quiconque n’est pas totalement avec moi est contre moi. » Ce n’est plus qu’en apparence qu’il partage leur vie, allant même jusqu’à les confier aux mains d’un inquisiteur dont l’objectif semble être d’abord de les terroriser. Et bientôt il emploie avec elles les mêmes méthodes que celles qu’il utilise dans son travail avec les opposants qu’il a pour ordre de condamner.

Toute la famille est alors progressivement entraînée sur la pente paranoïaque que semble suivre inexorablement le chef désigné de la famille. De plus en plus seul, autoritaire et inhumain, presque délirant, Iman devient le symbole du pouvoir iranien vacillant.

Le choix de l’exil pour continuer à témoigner

Le réalisateur du film, Mohammad Rasoulof, nous raconte l’origine du titre qu’il a donné à son film1 : « Pendant longtemps, j’ai vécu sur une île au sud de l’Iran. Sur cette île, il y a quelques vieux figuiers sauvages dont le nom scientifique est Ficus religiosa. Le cycle de vie de cet arbre m’a inspiré. Ses graines, contenues dans des déjections d’oiseau, chutent sur d’autres arbres. Elles germent dans les interstices des branches et les racines naissantes poussent vers le sol. De nouvelles branches surgissent et enlacent le tronc de l’arbre hôte jusqu’à l’étrangler. Le figuier sauvage se dresse enfin, libéré de son socle. » Ce titre est un hommage au mouvement Femmes, vie, liberté, dont les slogans ont été scandés en Iran lors des manifestations qui ont fait suite à la mort, le 13 septembre 2022, de Mahsa Amini, assassinée par la police parce qu’elle avait mal mis son voile. Mohammad Rasoulof, condamné à cinq ans de prison pour son film précédent sous l’argument de « collusion contre la sécurité nationale », et craignant une peine de prison beaucoup plus lourde lorsque la censure aurait connaissance de sa dernière réalisation, a décidé de fuir son pays pour présenter son film en compétition à Cannes. Il vit depuis en Allemagne. Ses acteurs ont dû eux aussi quitter l’Iran, et leurs familles sont menacées.

1 France culture, 12 septembre 2024 (radiofrance.fr/franceculture/podcasts/les-midis-de-culture/mohammad-rasoulof-cineaste-5543900).