One Piece Film-Red1
Les défauts d’un monde parfait2
« L’imaginaire nous rassemble. » Vous avez peut-être aperçu cette publicité pour une chaîne de télévision spécialisée dans les jeux vidéo, l’e-sport, les mangas et les « animes », ces films d’animation qui mettent en scène les personnages de mangas célèbres.
Mais l’imaginaire peut aussi nous bercer d’un doux sommeil et nous faire oublier la réalité : il est très tentant de croire un instant que tout est beau, que tout est parfait, que tout est idéal, surtout quand notre vie réelle est difficile. Ce sont là des banalités, j’en conviens. Ce qui est moins banal, c’est qu’un film destiné aux enfants mette en récit et en images l’antidote à l’affirmation lénifiante de la publicité citée plus haut : l’imaginaire nous rassemble, certes, mais c’est parfois pour nous plonger dans un sommeil mortel ! C’est en effet ce que nous raconte One Piece Film Red, un anime utilisant les personnages du très populaire manga d’Eiichiro Oda, One Piece. Si vous ne le connaissez pas, dépêchez-vous de demander à vos enfants de vous en parler ! Rien qu’en France, il s’en est vendu plus de 31,8 millions d’exemplaires, et l’année dernière, le tome 1 a dépassé le million d’exemplaires vendus. Quant aux ventes mondiales, elles culminent aujourd’hui à plus de 490 millions d’exemplaires (plus de 500 millions avec la sortie du 103e tome, selon Livres Hebdo du 4 août 2022). Rien d’étonnant donc si l’adaptation cinématographique rencontre aussi un énorme succès : plus de 770 000 spectateurs pour One Piece Film Red les deux premières semaines.
Un ange descendu du ciel pour faire oublier les difficultés
On y retrouve bien sûr les héros qui ont fait la fortune de ce manga, à commencer par Luffy, dont le corps est devenu totalement élastique après qu’il eut mangé par accident un fruit magique dont la propriété est de donner un superpouvoir différent à chaque personne qui en consomme. Ce jeune garçon a pour caractéristique de vouloir devenir le premier pirate du monde et s’emparer du fabuleux trésor « One Piece ». Il est facilement reconnaissable au chapeau de paille dont il ne se sépare jamais : il l’a reçu en cadeau de Shanks le Roux, le plus puissant et le plus redouté de tous les pirates, qui a habité le même village que lui.
Luffy n’est cependant pas le personnage principal de One Piece Film Red. C’est Uta, une adolescente qui est aussi la chanteuse la plus populaire du moment, et a décidé de rendre le monde heureux par son chant.
Sa voix a en effet le pouvoir de faire oublier les difficultés de la vie à tous ceux qui l’écoutent. Ce qui est d’autant plus précieux pour les habitants du monde imaginé par le réalisateur Goro Taniguchi que celui-ci subit régulièrement l’attaque de pirates qui pillent les maisons et affament les habitants. Autant dire que, dans cet épisode, les pirates passent plutôt pour des ennemis de la population alors qu’Uta semble être un ange descendu du ciel pour lui permettre d’oublier provisoirement ses difficultés. Et la journée au cours de laquelle se déroule le film est particulièrement importante : c’est la première fois que la jeune chanteuse se produit en public. Ce que le spectateur ne sait pas encore, c’est qu’un monstre maléfique la possède et que, sous son emprise, elle veut faire bien plus que permettre aux habitants d’oublier leurs soucis le temps d’un concert. Elle projette de les plonger dans des rêves merveilleux dont ils ne sortiront jamais.
La vigilance des enfants
Il est remarquable que le premier à vouloir sortir de la bulle de rêve magique que crée la voix ensorceleuse d’Uta soit un des enfants présents dans le public. Alors qu’elle entame une énième chanson, l’un d’entre eux lui dit qu’il est maintenant temps d’aller travailler. L’insistance d’Uta à le convaincre de l’utilité d’oublier les difficultés de la vie provoque progressivement la même réaction chez d’autres enfants, avant que des adultes ne réalisent à leur tour qu’il est temps de mettre fin à la récréation. Mais Uta répond à leur demande en les endormant un peu plus ! Il faudra finalement que les nombreux pirates qui s’opposent tout au long du manga fleuve acceptent de mettre en veilleuse leurs anciennes querelles et coordonnent leurs pouvoirs spéciaux pour mettre un terme au règne du monstre, et éviter qu’il ne s’empare des âmes des corps endormis par la musique d’Uta, relayée par toutes les chaînes de radio et de télévision du monde.
Ce bref résumé ne rend évidemment pas compte de la complexité d’un scénario dans lequel le spectateur est invité plusieurs fois à croire quelque chose, avant de découvrir que la réalité est bien différente. Uta se révèle notamment être la fille du légendaire pirate Shanks Le Roux ce qui entraîne une succession de péripéties et de retours en arrière où alternent sentiment de trahison, désir de vengeance, et pactes avec le mal… Émotions intenses et décisions radicales se succèdent, accompagnées d’une débauche d’effets visuels. Où il s’avère finalement que l’enfer n’est pas toujours pavé de bonnes intentions, mais qu’il l’est encore trop souvent.
Un risque accru de fracture générationnelle
Mais revenons aux enfants, préados et ados auxquels ce film est destiné. Ils sont toujours les premiers à s’intéresser aux technologies émergentes. Or la voix ensorceleuse d’Uta ne fait pas autre chose que placer les spectateurs dans un monde qui s’impose comme une métaphore des « métavers », c’est-à-dire des univers numériques immersifs et interactifs dont il est tant question aujourd’hui. Sous l’effet de cette voix, tout ce qui entoure les spectateurs se métamorphose, les objets de leurs rêves leur tombent dans les bras, comme ce gros ours en peluche qui atterrit dans ceux d’une petite fille émerveillée, et les nourritures les plus douces leur semblent à portée de main.
Or les enfants qui évolueront demain dans ces univers le feront d’une façon qui dépendra pour beaucoup de la manière dont nous autres adultes, parents, enseignants, mais aussi concepteurs informatiques, les accompagneront pour qu’ils en découvrent à la fois les richesses et les pièges. Le grand problème est aujourd’hui que les plateformes qui les mettent à notre disposition, c’est-à-dire d’abord à la leur, ne sont pas conçues par des sociétés engagées dans une démarche éthique et réfléchie. Bien au contraire, elles visent leur seul profit, au risque que certains utilisateurs se coupent du monde réel et s’isolent sans même s’en apercevoir. Bien sûr, les métavers non pas à eux seuls le pouvoir d’enfermer les usagers, pas plus que la voix d’Uta. Mais le réalisateur insiste sur le grand désarroi dans lequel les populations se trouvent plongées à la suite des attaques incessantes des pirates. Les habitants ont peur, ils ont faim, et c’est ce contexte qui donne à la voix d’Uta tout son pouvoir.
Or les jeunes d’aujourd’hui, sans être forcément plus fragiles que les adultes, sont plongés dans des inquiétudes dramatiques quant à l’évolution du monde. Ce n’est pas pour rien que l’expression d’éco-anxiété a pris une aussi grande importance ces dernières années. Et même si les mondes numériques immersifs et interactifs n’encouragent pas leurs jeunes utilisateurs à se couper de la réalité, il est à craindre qu’ils les amènent à se couper de leurs parents. Si ces derniers n’ont pas la curiosité de s’intéresser aux nouveaux mondes numériques, une fracture générationnelle grave pourrait bien s’installer au sein des familles, beaucoup plus grave que celle que l’on connaît aujourd’hui. Plus les jeunes iront chercher des consolations dans ces mondes, plus leurs parents auront l’impression qu’ils ne comprennent rien à ce qui s’y passe et qu’ils en sont définitivement exclus, et plus l’angoisse augmentera de part et d’autre. Chez Les enfants parce qu’ils s’y sentiront abandonnés, et chez les parents parce qu’ils se sentiront impuissants par rapport à ce sentiment d’abandon.
Pour éviter une telle situation, One Piece Film Red nous rappelle opportunément qu’il est important d’aller voir de tels films avec nos enfants, non seulement pour mieux connaître le monde imaginaire qui est aujourd’hui le leur, mais aussi pour nous préparer nous-mêmes à les accompagner dans les prochains métavers où ils croiseront sinon les mêmes héros, du moins les mêmes enjeux.
1 Film de Goro Taniguchi.
2 Article paru dans la revue « L’école des parents » en 2022.
