La famille Asada1
Les photographies (familiales) sont sacrées2
Voilà probablement le film que tous les amateurs de photographie attendaient, et aussi les amoureux de leur famille ! Un film sur le bonheur de partager des moments familiaux, la place que la photographie y prend, et son importance pour rendre les disparus qui nous étaient chers éternellement présents dans notre souvenir.
L’image d’un rêve
Le film s’inspire de la vie du photographe Masashi Asada et des albums qu’il a publiés. Il débute par un retour sur son enfance. Le jeune Masashi se voit offrir par son père son propre appareil photographique, celui avec lequel il prenait chaque année ses enfants et sa famille pour fabriquer une carte de vœux à destination de leurs amis. Le premier acte de l’artiste en herbe consiste donc à fixer sa famille. Bientôt, il imagine de faire à son père, pour son anniversaire, un cadeau original : mettre en scène son rêve le plus cher. Et comme son père a toujours rêvé d’être pompier, il s’arrange pour obtenir d’un chef de caserne que les membres de sa famille se déguisent en pompiers et posent à côté d’un magnifique camion à pompe rouge. Ce cliché sera le début d’une longue série. Car, dans la famille Asada, chacun a un rêve secret : le grand frère aurait aimé être pilote de formule 1 et la mère se serait bien imaginée en épouse de yakuza3 ! Masashi, lui, va réaliser le sien, devenir photographe, en fabriquant avec les intéressés une illustration commune de ce qui n’était jusque-là pour chacun qu’une image mentale propre à chacun d’entre eux : les Asada en cambrioleurs, en fêtards un soir de beuverie, en campagne électorale, en équipe sportive gagnante, et même en superhéros fatigués, assis par terre pendant la pause déjeuner. Première leçon de ce film : il existait déjà, avant la réalité virtuelle, une façon de fabriquer une réalité alternative. C’était la photographie !
Au service d’un grand récit familial
Le second épisode du film débute avec le succès de l’album réalisé par Masashi sur sa propre famille : il remporte un prix important et devient un best seller ! L’auteur insère alors dans la nouvelle édition l’indication qu’il est prêt à se déplacer pour photographier les familles qui le souhaitent. Et la magie opère à nouveau. Fidèle à ce qu’il a fait avec son frères et ses parents, Masashi propose de construire l’image d’une situation qui n’a pas forcément existé, mais qui met en scène le bonheur d’être ensemble. Par exemple, des parents désirent marquer l’entrée à l’école élémentaire de leur grande fille. Il se trouve que le prénom de celle-ci évoque les cerisiers en fleurs. Masashi Asada propose d’attendre la prochaine floraison des cerisiers et organise une mise en scène extraordinaire dans laquelle cette famille est prise sous une pluie de pétales. Il saisit leur émerveillement et nous sommes à notre tour émerveillés par cette image qui irradie un bonheur partagé intemporel. La prise de vue n’a pas fixé un moment de bonheur inattendu, elle l’a totalement inventé, mais elle a ainsi fabriqué une image qui contribue à installer ce bonheur dans le quotidien. La photographie participe ainsi à la création d’un grand récit familial en jouant délibérément le jeu de la mythologie du bonheur que chaque famille rêve d’avoir connu un jour. En nous parlant d’un présent intemporel, elle nourrit le désir toujours renouvelé d’être ensemble.
Deux façons d’envisager la photographie
Si nous sommes tant touchés par ce film, c’est aussi parce que cette façon de jouer avec la photographie est aux antipodes du discours occidental qui a accompagné son essort. Les différents auteurs qui en ont parlé n’y ont vu le plus souvent qu’une façon de témoigner d’un bonheur passé qui ne reviendra plus, de telle façon que chacun, en la regardant, est invité à s’attrister4. Le mot « image » fait en effet référence dans notre culture à la fameuse imago du mort que les Romains promenaient dans les rues après un décès5. Ainsi, en Occident, la photographie a-t-elle été considérée comme un art nostalgique qui nous parlerait d’un passé irrémédiablement terminé et qui nourrirait la tristesse du temps qui passe. Sa fabrication aurait relèver du shooting, c’est-à-dire de la « mise à mort », ses œuvres auraient empêché le souvenir vivant en le remplaçant par des fétiches pétrifiés, et sa contemplation aurait confiné à la mélancolie6. Bien sûr, depuis toujours, de nombreux photographes ont perçu autrement leur activité, à commencer par tous ceux qui ont photographié avec bonheur leur propre famille. Ils avaient l’impression d’être du côté de la vie, de la joie, du partage, mais les intellectuels qui ont longtemps méprisé les images ne les écoutaient pas. Et le discours funèbre qu’ils répétaient sans cesse a fini par s’imposer contre la réalité.
Précieux souvenirs des disparus
Le troisième épisode du film concerne la valeur attachée au souvenir des disparus et la part que la photographie y prend. Après le tsunami qui a ravagé la côte nord-est du Japon le 11 mars 2011, Masashi Asada découvre que la ville dans laquelle habitait la famille photographiée au milieu des cerisiers en fleurs a été fortement touchée. Ils se rend sur place et découvre une ville à terre, noyée dans une boue noire. Sur une esplanade, un jeune homme lave minutieusement des clichés retrouvées dans les maisons effondrées. Masashi décide de l’aider, et il apprend que les sauveteurs qui en découvrent dans les décombres les rangent soigneusement dans un endroit bien visible pour qu’elles puissent être récupérées et nettoyées. Elles sont ensuite affichées sur de grands panneaux de telle façon que les habitants du lieu puissent repartir avec celles qui leur ont appartenues. Car comme le dit ce jeune homme, « les photographies sont sacrées ». Entendons par là qu’elles sont les gardiennes des souvenirs les plus précieux. Tous les survivants souhaitent retrouver non seulement des portraits des disparus, mais aussi d’eux-mêmes avant la catastrophe, avec ou sans ceux qui sont morts. 80 000 photographies ont ainsi été retrouvées dans les ruines de cette unique ville, dont 60 000 avaient été récupérées par leurs propriétaires en 2019.
C’est en effet le souvenir des moments de bonheur partagé qui nous donne la force de surmonter les épreuves, et ce souvenir est renforcé par la photographie. En Occident, hélas, c’est la aussi le message inverse qui a longtemps dominé : les « photos de famille » auraient consisté à idéaliser quelques rares moments privilégiés pour cacher les difficultés réelles de la vie. Elles « feraient écran », comme nous l’avons tant de fois lu et entendu. Derrière ces deux points de vue se cachent évidemment deux façons d’envisager la vie : lui sourire ou lui « faire la gueule ». Le Japon nous montre une fois de plus que le monde est différent quand il est observé par un regard non occidental, et à travers un autre prisme que celui de deux millénaires de culture romaine, puis chrétienne. Nous avons décidément bien des choses à apprendre du Japon, ou plutôt à redécouvrir.
1 Film de Ryōta Nakano sorti au Japon en 2020.
2 Article paru dans la revue « L’école des parents » en 2022.
3 Membre de la mafia japonaise.
4 S. Tisseron, Le Mystère de la chambre claire (Les Belles Lettres, 1996, Flammarion, 2022).
5 R. Debray, Vie et mort de l’image. Une histoire du regard en Occident (Gallimard, 1995).
6 R. Barthes, La Chambre claire. Note sur la photographie (Cahiers du cinéma–Gallimard-Seuil, 1980).
